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EXTRAIT DU ROADIE N°6 - 2014
TEXTE : GUILLAUME TROUVÉ
PHOTOS : GUILLAUME TROUVÉ

Généralement, chez Roadie, je suis cantonné aux enquêtes en immersion, voire en imbibition. Spécialiste des plongées dans tout ce que le grand bain musical compte d’alcoolos et de cramés, de boulimiques et de pervers, étant même parfois appelé à côtoyer Jérôme Laperruque, je suis heureux d’apprendre que ma rédaction m’offre enfin un échappement dans cette vie de poche. Aujourd’hui je prends le train pour aller passer la soirée avec Alela Diane. Ce n’est pas un encouragement pour une vieille Citroën (même si cette Deudeuche carrée en aurait eu besoin) mais une jeune femme au nom de DS à la fois contemporaine et rétro, qui carbure à la famille et à la route. Maman depuis peu, elle a décidé d’assurer sa tournée tout en pouponnant.

Je suis accueilli à la gare de Rouen par Thomas Biberon, le chargé de communication de la salle, qui tout en évoquant les bienfaits de la vie en province, me fait visiter la ville. A l’instar de Nantes, la préfecture de Seine Maritime a su exploiter son patrimoine architectural portuaire longtemps délaissé. Le 106 (comme la Peugeot), pour lequel il travaille, est en l’occurrence un exemple d’une réhabilitation réussie : un club de 300 et une salle de 1200 places, locaux de répétitions, lieu d’expositions, studio de radio, un bar immense avec en permanence en ligne de mire les grues « Picasso » (comme la Xsara), qui ont été conservées sur le quai de Seine qui jouxte l’ancien hangar de briques aux ailes parcourues de baies vitrées. Une salle de musiques actuelles les pieds dans l’eau, et rive gauche de surcroît. Le catering et sa chef, que j’avais déjà vue danser avec Lenny Kaye à la fin du repas lors du concert de Patti Smith, sont des plus accueillants. En attendant qu’Alela remonte du parking où sa fille fait une sieste, je profite du lieu pour charger mes châssis et rembobiner mon iPhone.
Une fois les présentations faites, nous nous installons dans sa loge. Elle est à l’aise, son ton est doux, sa bouche est rouge et ses cheveux de jais. Elle aurait pu faire l’Indienne dans n’importe quel western. La squaw est née à Nevada City, qui comme son nom l’indique, est une ville californienne à deux heures au Nord-Est de San Francisco, dans les montagnes. D’environ dix ou quinze mille habitants, si l’on tient compte des bourgades alentour, les mineurs en sont partis depuis longtemps, mais les rues du centre sont encore imprégnées de l’esprit des pionniers et de cette mystique américaine de ruée vers l’or. Elle est très attachée à cette atmosphère un peu désuète. Enfant, elle passait ses journées à courir dans les plantations de fleurs que ses parents ou ceux de sa copine Mariee Sioux cultivaient et vendaient sur les marchés. Puis elles traînaient le soir dans les pattes de leurs parents qui se retrouvaient pour jouer du blue-grass autour du feu. Bercées par cette ambiance colorée du spectre native dont elles sont toutes deux issues, elles en feront l’essence de leur musique aujourd’hui. Même si elle habite désormais Portland (Oregon), et qu’elle a passé quelques mois à la fac de San Francisco au début de sa vingtaine, elle a encore parfois besoin de cette soupape de décompression.

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«LA PETITE FAMILLE ENCHAÎNE LES DATES EN CAMPING-CAR, AFIN DE PROCURER UN SEMBLANT D’ENVIRONNEMENT STABLE POUR LE NOUVEAU-NÉ.»

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De toute façon, elle n’a jamais vraiment délaissé sa famille : son premier album a été enregistré dans le studio de son paternel, et ce dernier, guitariste émérite, est habituellement sur scène à ses côtés. Profitant d’un coup de piston de sa fille, il a eu cette opportunité tardive de sortir pour la première fois de Californie pour se produire sur les scènes du monde entier. Elle aurait bien embauché sa mère, excellente chanteuse, comme choriste, mais ses parents étant séparés, elle a craint qu’ils ne finissent par s’écharper. Jusqu’à récemment, elle était accompagnée par son mari, Tom. Mais un divorce est également passé par là. Puis un nouveau mec, un bébé et un remariage. Le papa est d’ailleurs dans les parages, un couffin dans les bras. L’arrivée de l’enfant a quelque peu chamboulé l’organisation habituelle du tour.
En lieu et place de son ex et de son père, elle a pris dans ses bagages sa fille et le géniteur, ainsi que ses beaux-parents. Ces derniers ayant fait jadis une partie de leurs études en France, ils ont accepté avec bonheur de servir de chauffeur et de baby-sitter. La petite famille enchaîne les dates en camping-car, afin de procurer un semblant d’environnement stable pour le nouveau-né. C’est la meilleure solution qu’elle ait trouvée pour concilier son rôle de mère et de musicienne. « Cette mini tournée de sept shows fait office de test, je voulais voir comment la petite s’en sortait sur la route et jusqu’à présent elle s’en sort plutôt bien. C’est un rythme à prendre : coucher le bébé avant de monter sur scène. Et puis, faire venir un groupe, c’est aussi une responsabilité dont je n’avais pas envie de m’embarrasser cette fois. » Même si elle apprécie jouer avec d’autres artistes, elle avoue que la formule « one woman show » lui convient parfaitement, ainsi qu’aux chansons du dernier album. Et puis, ça fait plus d’argent à la fin de la journée. « C’est vrai que c’est comme ça que je gagne ma vie, donc ces considérations ont aussi dû rentrer en compte. »
Sur ces entrefaites, un collègue, huile parmi les huiles, me rejoint pour une visite de courtoisie. Il doit encore être à la recherche d’un arbre à cames. Je prends un temps congé de la belle afin d’expliquer à mon camarade les codes de cette soirée et d’établir quelques warnings. Le concert approchant, nous prenons place dans les coursives. Dans la salle, les sièges ont été installés. Un pied de micro et deux bouteilles d’eau en guise de décor, le parti pris est effectivement minimal. Ne manquent plus que les bougies. Bien qu’assez douce à mes oreilles, cette folk maniérée du far west n’opère pas vraiment sur moi. Par contre, l’aura qu’elle véhicule semble fasciner le public et le silence qui se fait lorsqu’elle entame une chanson ne nous laisse que peu la possibilité d’échanger sur l’opportunité de telles mélopées de nos jours. Nous nous éclipsons avant la fin pour rejoindre le bar.
Lorsque la dernière salve d’applaudissements retentit et avant qu’elle ne s’esquive définitivement dans sa roulotte, je tâche de prendre la boîte de vitesse pour la retrouver accompagnée de son mari au stand de merchandising. Affable et souriante, elle vend quelques vinyls, prend la pose au côté de ses fans, mais semble ailleurs. Sa journée est enfin finie : sa fille couchée et le concert bouclé. Elle est sur le départ. Alors que je lui demande si mes questions n’étaient pas trop indiscrètes : « non, c’est OK, et de toute façon je raconte déjà tout dans mes chansons ». On agite les mains, la maison s’éloigne. Certainement vers Berlin(e) ou Bagnol(e)s-sur-Cèze. Il est 23h. Mon confrère servira de roue de secours. Nous faisons marche arrière au comptoir.
En fin de soirée, finalement tout aussi embrumée qu’à l’accoutumée, me viennent à l’esprit des images de nuages, volant, tournant et clignotant sur une musique triste et candide. C’est peut-être à cause du mobile au-dessus du berceau que j’ai aperçu dans l’après-midi. J’aurais passé la soirée avec une maman super et un camping-car.

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