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TEXTE : MICHAEL PATIN

Depuis son apparition dans le paysage rock au début du millénaire, et plus encore depuis la sortie de l’acclamé Mirrored en 2007, son premier LP, Battles se donne à entendre comme une entité soudée, porteuse d’une vision artistique aussi composite qu’immédiatement identifiable. Face à l’évidence de ce math rock tribalo-analogique, on a presque fini par oublier les origines variées de ses membres, du post-rock instrumental de Ian Williams, ex-Don Caballero, et Dave Konopka, ex-Lynx, au metal alternatif de John Stanier, ancien Helmet en passant par l’improvisation d’avant-garde de Tyondai Braxton. Même le départ de ce dernier en 2010 n’a pas eu les répercussions redoutées, comme l’a prouvé le second album Gloss Drop en 2011 qui, au-delà de ses audaces, s’inscrivait dans une continuité presque parfaite. C’est encore le cas de La Di Da Di, qui se présente comme un concentré de tout ce que Battles fait de mieux, allégé en effets de production et privé d’apports extérieurs (exit les featurings vocaux). Si bien qu’on est un peu déboussolés en rencontrant Williams, Stanier et Konopka, tant leurs personnalités et leur rapport à l’exercice promotionnel sont différents. Quand le premier, grand échalas détaché, s’exprime par bribes plus ou moins amphigouriques, le second nous file régulièrement des suées en jouant de ca carrure imposante et de ses froides réparties, contrebalancées par la douceur et l’humour affable du troisième. Il faut donc un temps pour apprendre à gérer les échanges en évitant les blancs, et ne pas se faire bouffer comme la farce du dindon.
C’est pourquoi on débute poliment en leur posant quelques questions sur la confection de La Di Da Di, l’œuvre nouvelle qui justifie leur passage à Paris. « Nous avons débuté l’écriture il y a deux ans et demi », explique Stanier. « Puis nous avons fait le plus de production possible par nous-mêmes avant de faire quelques allers retours en studio au mois d’octobre 2014. Nous vivons à New York, à quatre heures de route de Providence où se trouve le studio Machines With Magnets dans lequel nous travaillons depuis nos débuts. » Konopka prend le relai. « C’était assez différent de Gloss Drop, pour lequel nous avions passé trois semaines d’affilée en studio dans l’optique de tout boucler, avant d’y retourner pendant quatre mois après avoir décidé de tout reprendre à zéro ». Quant au trou de quatre années séparant une fois de plus les deux parutions, Williams nous en précise les causes. « Nous avons tourné pendant deux bonnes années, avec quelques interruptions, pour promouvoir Gloss Drop. La réalisation du nouvel album ne nous a pris qu’un an et demi. L’enregistrement est terminé depuis février 2015 mais Warp a décidé de le faire paraître en septembre, suivant les contraintes de son calendrier. » On sent que leur grande fierté est d’avoir réussi à simplifier leur grammaire sans faire le deuil des nuances techniques, manière de revendiquer la densité et la fermeté du trio. Concernant l’absence de parties vocales, Konopka ironise volontiers. « Il existe un syndicat des chanteurs aux Etats-Unis qui a fait passer le mot comme quoi nous traitions mal nos invités. (Rires.) Non, l’idée était de composer la musique qui nous plait par nos propres moyens. Avant, on était un peu comme un habitant de Kansas City qui commande du poisson au restaurant. Sachant qu’il ne vit pas au bord de la mer, il ferait sans doute mieux de manger de la viande ! » Williams rebondit. « Jusqu’à présent, le plus dur était de contrôler le trafic pour laisser de l’espace à tous les éléments et éviter l’impression de cacophonie. Cette fois, nous avons pu aller plus en profondeur tout en étant plus décontractés dans la démarche. » Un processus libérateur et apaisant, donc, qui trouve déjà de tangibles répercussions dans leur approche de la scène. « A nos débuts, nous composions nos morceaux en gardant en tête le fait qu’il allait falloir les jouer en concert. Aujourd’hui, nous ne voulons plus être soumis à ce genre de limite. Le nouvel album a été enregistré sans se poser la question de sa retranscription. S’il y a des parties que nous ne pouvons pas jouer en live, ou qui sonnent mal dans ce contexte, nous les adaptons. Le plus passionnant dans le fait d’être un groupe de rock live est la nature intangible de la performance. On cherche des voies pour exposer la manière dont notre musique est construite. » Et si l’évolution permanente du matériel utilisé par Konopka et Williams (qui s’est même mis au sitar) joue son rôle dans le maintien d’une excitation scénique, ce n’est qu’un détail comparé à leur volonté de dégraisser leur son pour augmenter leur puissance de feu. « Par le passé, on a eu tendance à se reposer sur des artifices, comme les parties vocales ou les projections vidéo, pour faire passer notre message. Ce n’est pas mal, mais on préfère désormais se concentrer sur le cœur de Battles. De plus en plus de groupes s’appuient sur des effets de manche alors que notre époque demande au contraire plus d’interaction humaine. Il y a de la place pour une approche viscérale du live telle que la nôtre. On n’est pas du genre à se cacher derrière des laptops et à reproduire les albums tels quels en poussant le volume à fond. »
Voilà peut-être ce qui explique que ce groupe de vieux de la vieille continue de drainer une foule hétéroclite et motivée à chacun de ses apparitions. « On vieillit et le public rajeunit », hasarde Stanier avant de reconnaître qu’il n’est pas en mesure de dresser la moindre généralité. « Quand on a joué au festival Villette Sonique, je n’arrivais pas à comprendre qui était en face de nous. Les gens ne ressemblaient pas à des fans de Battles et étaient pourtant très enthousiastes. Des mecs qui fumaient du hash en plein air se sont rameutés et se sont mis à danser comme des dingues. On n’a pas encore franchi l’étape de la nostalgie, celle où les spectateurs auraient le même âge que nous et viendraient entendre les vieux morceaux. Sortir un album tous les quatre ans est une bénédiction, dans le sens où on n’a pas l’impression d’être un groupe installé. » Quelles que soient nos préférences et notre parcours de spectateur, on trouvera ainsi toujours de quoi s’oublier à un show de Battles.

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« AVANT, ON ÉTAIT UN PEU COMME UN HABITANT DE KANSAS CITY QUI COMMANDE DU POISSON AU RESTAURANT »

« QUAND LE PREMIER, GRAND ÉCHALAS DÉTACHÉ, S’EXPRIME PAR BRIBES PLUS OU MOINS AMPHIGOURIQUES, LE SECOND NOUS FILE RÉGULIÈREMENT DES SUÉES EN JOUANT DE SA CARRURE IMPOSANTE »