Partager cet article

EXTRAIT DU ROADIE N°3 - 2013
TEXTE : MICHAEL PATIN
PHOTOS : ALEXANDRE ISARD

Capture d’écran 2017-11-22 à 11.59.09

Vingt-sept minutes au téléphone entre Paris et Cologne avec Chilly Gonzales, alias Chilly Chaplin, alias Trilogy, alias The Worst MC, alias Santa Klaus Kinski, alias A Different Kind Of Prostitute, alias The A.K.A., alias Musical Genius. Qui autrefois s’appelait même Jason Beck. Un homme dont les mille visages regardent dans la même direction : l’horizon d’un entertainment rendu à sa noblesse et son exigence, invitant l’ironie dans la symphonie, la tristesse dans le rap, la mégalomanie dans la mise en abîme, la sincérité au coeur du faux. Allô, Gonzo ? Tu préfères qu’on parle anglais ou français ? Comme tu veux. On peut commencer en français et si j’ai du mal, on changera. Je n’habite plus à Paris donc ça me fait plaisir de parler un peu français. Commençons par là. Tu es parti pour des raisons fiscales ? Pas du tout, pour des raisons perso. Des raisons fiscales? Tu crois que je suis aussi riche que ça ? Hahaha ! Je me suis installé à Cologne, mais bon, ça ne concerne pas la tournée. Je préfère garder ça de côté. Pas de soucis. A quoi ressemble cette nouvelle tournée ? C’est la continuation de ce que j’ai débuté en automne avec la tournée Piano Solo 2. Il y aura encore plus de leçons de musique sur scène, je vais plus loin dans ma façon de faire de l’entertainment pour le futur. Tu es toujours agacé par la manière dont le milieu de la musique classique ou « savante » est replié sur lui-même ? Ce n’est pas que ça m’agace, mais ça me donne une opportunité à laquelle il est difficile de résister. Je connais bien ce milieu. J’ai fait mes études dans la tour d’ivoire de l’académie pendant des années, je connais leur frustration. Je suis donc bien placé pour préserver des couleurs du classique, et une esthétique du jazz, sans les côtés qui leur ont fait perdre leur public ces trente dernières années. Ce n’est pas nécessairement une mission. Je suis un cas particulier parce que je veux être un homme de mon temps. Les quinze dernières années m’ont permis de savoir où j’étais connecté avec ma génération, où je ne l’étais pas, et de jouer sur cette dualité. Je passe le plus clair de mon temps à habiter le monde pop, à collaborer avec des créateurs de notre temps – rappeurs ou producteurs d’electro. Ma musique est même dans une pub Apple : c’est la bande-son de l’objet fétiche de notre époque. Qu’est-ce qui a changé dans ton approche du piano depuis le premier Piano Solo ? Beaucoup de choses ont évolué. J’ai fait notamment Ivory Tower, qui m’a obligé à approcher le piano de manière plus pointilliste et moderne. Pareil pour mon travail avec Daft Punk ou Boyz Noise. Occuper le siège du pianiste avec de grands maîtres de la musique électronique… C’est un défi et un honneur. Est-ce que ce n’est pas justement cette place à part qui te permet de collaborer avec des artistes de tous horizons ? Oui, mais j’ai mes limites. Il y a des moments où on me demande de participer et où je ne vois pas trop ce que je peux apporter, même si le projet en question est plutôt bon. Ce que je peux offrir relève du royaume de l’harmonie, et souvent les artistes ont leur propre sens harmonique. Je préfère passer mon temps sur mes propres projets. Les collaborations sont une sorte de douleur nécessaire. Si j’en fais autant, c’est parce que j’ai du mal à dire non à mes amis talentueux. Un jour, je leur demanderai de retourner la faveur… Il y a évidemment des moments hyper flatteurs, comme de bosser avec Drake ou Daft Punk. Je rêvais de participer au nouvel album de Daft Punk et c’est devenu une réalité ! Tu peux nous parler de ta participation à ce disque ? J’ai fait une séance de six à huit heures, il y a deux ans, et je sais via des mails qu’ils en ont gardé une grande partie. Mais je n’ai toujours rien entendu. Ils me dirigeaient un peu comme dans un film, sans aucune rythmique. Je n’ai donc aucune idée de la manière dont ça va sonner. Je l’achèterai comme tout le monde le jour de sa sortie. Tu reviens faire un concert aux Folies Bergères. C’est un endroit qui t’inspire ? Bien sûr. Cette salle, c’est l’entertainment d’une époque où entertainment n’était pas encore un gros mot. Avec le Moulin Rouge, c’est l’autre référence du glamour de Paname, quand on ne faisait pas la différence entre high taste et low taste. Faire plaisir aux gens n’était pas une question aussi compliquée que maintenant. Est-ce que tu vas en profiter pour tomber la robe de chambre ? Est-ce que Batman va jeter sa cape ? Never ! Ma robe de chambre, c’est mon uniforme de supervillain. Tu as toujours cette théorie comme quoi elle représente la fausse intimité du spectacle ? Ça dépend, c’était quand notre conversation ? (Il pouffe.) Non, je ne peux pas donner une seule explication. J’ai commencé à la porter assez souvent en 2008, et j’ai noté que ça parlait aux gens. Ils voyaient une résonance avec mon caractère, avec le feeling qu’ils avaient en concert, d’assister à quelque chose de très sincère et très faux à la fois. Ceci dit, ça fonctionne moins dans les contextes où les gens ne me connaissent pas. J’ai compris la leçon en passant chez Fogiel. Récemment, quand je suis allé au journal de 13 heures, j’ai gardé seulement mes pantoufles. Être un pianiste consensuel et faussement modeste, ce n’est pas moi, mais la robe de chambre ne suffit pas à me différencier. Disons que c’est l’artifice le plus frontal, elle accentue l’excentricité et l’exigence. Elle participe à ton côté mégalomane ? Oui, mais mon côté mégalomane n’est pas si grand que ça.

Il est à la mesure de quelqu’un qui monte sur scène. Tous les performers ont un défaut psychologique qui fait qu’ils ont besoin de plaire à des tas de gens qu’ils ne connaissent pas. Le chanteur modeste comme le rappeur mégalo partagent ce défaut. J’en ai pris conscience assez vite et je préfère le mettre en scène. Une fois qu’on l’a dit à voix haute, on peut faire avancer la cause de l’entertainment. C’est une manière de dire : vous entrez chez moi. Exactement. Un chez moi qui n’est pas parfaitement rangé, un chez moi qui n’a pas qu’un seul mode d’émotion. L’humour et la superficialité peuvent coexister avec la profondeur musicale et la tristesse. On retrouve toute la contradiction de monter sur scène pour y trouver sa validation. Jusqu’où tes shows sont-ils organisés à l’avance ? C’est comme un plan de guerre : tout est planifié mais on sait qu’une fois sur place, on va déchirer le plan et le réécrire spontanément. Je construis mais je ne suis pas assez stupide pour croire que je peux refaire le même concert plusieurs fois. Est-ce le moment de surprendre ? D’observer un silence ? De choquer ou de ne rien faire ? A chaque seconde, je dois considérer un menu d’options. Qu’est-ce qui t’apporte le plus de plaisir ? Quand quelque chose de nouveau et spontané se produit. C’est souvent le cas pendant les leçons, dans le rapport entre l’élève et moi. Ça peut être touchant ou méchant, mais c’est un moment vrai. Je le sens, le public le sens. C’est arrivé assez récemment avec un petit gars de six ans qui avait l’air super excité. Je lui demande : tu aimes le classique ? Naaaan. Bon, alors tu aimes le rap ? Naaaan. Tu aimes le piano ? Naaaan. Then you’re definitely not a Chilly Gonzales. C’est ce que je lui ai dit. Je n’aurais pas pu monter un truc pareil à l’avance. D’où vient cette dimension pédagogique ? Le public a envie de savoir comment la musique marche, et la plupart de ceux qui souhaitent communiquer ces informations ne savent pas le faire. Leur discours n’est pas adapté aux jeunes notamment. J’ai d’abord fait quelques expériences sur la différence entre majeur et mineur, et le public a très bien réagi. On m’a aussi remercié d’avoir montré le rapport entre la valse et la techno. Je sens chez les gens une soif de connaître les rouages techniques de la musique, pour mieux l’écouter. C’est un autre paradoxe dont tu t’empares. A la base, le cours de musique, c’est quand même l’inverse de l’entertainment. Ben voilà, mais ma définition de l’entertainment est beaucoup plus large. Pour moi, il s’agit de donner aux gens des choses qu’ils ne savaient pas qu’ils voulaient. C’est aussi la définition que donne Steve Jobs. Personne n’a envie de voir à l’avance le concert d’un pianiste qui rappe ! A la fin de The Unspeakable, tu disais que tu allais « shut up and play the piano ». Tu t’es recentré sur le piano, mais tu ne sembles pas prêt à te taire. C’est toi qui me fais parler ! Sur l’album, on n’entend pas ma voix. Je suis beaucoup dans des projets d’orchestres, quatuors à cordes et musique de chambre en ce moment. J’écris beaucoup. Aux Folies Bergères, j’emmène mon quatuor de Hambourg pour un set de 25 minutes. Je fais la salle Pleyel en juillet avec un orchestre de chambre. La plupart de mes concerts en mai seront sous cette forme. J’aimerais faire pour l’orchestre ce que j’ai fait pour le piano ces dix dernières années : l’amener un chouïa dans le présent et dans le futur. J’essaye encore de trouver ma voie, c’est un long processus. Quand je t’ai vu à la Cigale, il y avait un couple à côté de moi. La fille avait invité son mec qui connaissait juste Never Stop et a carrément détesté le reste. Tu observes ce genre de réaction ? Etre exposé à quelque chose de beaucoup plus grand que soi fait toujours cet effet là. Feist avait remarqué que 20% du public quittait systématiquement la salle après qu’elle ait joué 1, 2, 3, 4. Du coup, elle le jouait tôt pour se débarrasser des 20%. Je suis, je crois, une marque de luxe. Il faut me suivre de près pour pouvoir vraiment apprécier. Ce n’est pas un problème parce que ma carrière grandit progressivement. J’ai bien conscience que mes shows peuvent être confondants pour quelqu’un qui ne connaît qu’un petit morceau de piano. Ce n’est pas pour tout le monde. Tu dis que je suis mégalo mais au fond je suis assez réaliste. Je fais du mieux que je peux en tant que pianiste qui rappe, avec très peu de modèles devant moi. Je suis mégalo dans le sens où je veux construire ma propre planète. Pas forcément être le seigneur de celle-là. Il y a deux ans, tu as changé ton état civil. Tu ne t’appelles plus Jason Beck à la ville mais Chilly Gonzales. Qu’est-ce que ça change ? Ça fait rigoler les gens à l’aéroport ! C’est surtout une manière de dire que je suis à 100% présent pour mes projets. Mes parents trouvent ça marrant.

Capture d’écran 2017-11-22 à 11.59.19