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TEXTE : SOPHIE ROSIER
PHOTOS : ARTHUR WOLLENWEBER

Je ne connaissais de Clément Bazin que la track « just wanna know » que j’écoutais tous les matins l’été dernier pour égayer la correspondance à Havre-Caumartin et pour ensoleiller les réveils norvégiens. De fait, préparer cette entrevue était une découverte à chaque hyperlien. Les papiers que je lisais commençaient par « on l’a vu en première partie de untel ou un tel », « on le voit avant le festival XX ». Je comprenais mieux le brief du redac’chef, m’invitant à sortir du carcan Producteur qui passe live. Trop réducteur a priori.
Du peu de photos, je comprenais que le jeune homme présentait une sorte de distance bienveillante sur la plupart des clichés, un truc qui semble dire « viens, je vais pas te dire pourquoi mais viens » mais ne souriait jamais. Tiens, d’ailleurs, c’est marrant, son dernier EP s’appelle « Distant ». De sa page officielle sur AlloFloride, j’apprenais qu’il était prof de steeldrum au conservatoire, qu’il avait fait le tour du monde en 2 ans et demi avec la tournée de Woodkid et que son électro était solaire.
Des interviews, j’apprenais qu’il mélangeait acoustique et électronique, qu’il était entre Fakear et Flume, qu’il voulait faire une musique qui oscille entre faire voyager et faire danser, se vider la tête et penser à autre chose, qu’il avait écouté du rap enfant mais qu’il avait découvert le steeldrum dans un truc associatif où sa mère l’avait trainé.
De son instagram, je voyais des tonnes de photos et d’affiches de concert et pas mal de clichés de transit en train, en avion, en baskets.
De sa musique écoutée dans un bureau du 9è parisien, je me surprenais plusieurs fois à dandiner de la tête et à décrocher de ma sacro-sainte production intellectuelle salariée.
Préparer cette rencontre était devenue chose compliquée, tellement de facilités ou pièges dans lesquels il était possible de tomber. Et bien évidemment cela ne manquerait pas.

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« C’est finalement pendant l’écoute de Hyperballad que l’épiphanie me viendrait : j’ai toujours adoré Bjork mais à la vérité je n’ai compris sa musique et l’ai apprécié des larmes à l’euphorie le jour où j’ai traversé le Landmannalaugar en bus 4×4. »

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C’est finalement pendant l’écoute de Hyperballad que l’épiphanie me viendrait : j’ai toujours adoré Bjork mais à la vérité je n’ai compris sa musique et l’ai apprécié des larmes à l’euphorie le jour où j’ai traversé le Landmannalaugar en bus 4×4.
Est-il finalement nécessaire de voyager soi-même pour véritablement ressentir l’expérience qu’un artiste cherche à nous transmettre ? Dans quelle mesure un artiste est-il conscient de cet aller-retour voyage intérieur/voyage extérieur ? Les Devialet ne sont-elles finalement qu’un artefact de quelque chose qu’on ne toucherait jamais vraiment ? Rendez-vous est pris chez moi, canapé et chat inclus. Je vois arrivé un grand gars avec un grand sourire. Le mec est cool, le genre que tu croises dans un coin fumeur et avec qui tu vas discuter parce qu’il a l’air /tranquille/ Je me découvre intimidée, il est toujours tellement étrange de rencontrer en vrai une personne dont la création a passé tant de temps dans vos oreilles. Allez, cocotte, confesse lui comment « Just wanna know » t’a accompagné des mois durant sur le changement entre la ligne 9 et le RER A. Il éclate de rire. Avait-il envisagé une telle écoute de sa musique ?

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Il rit, non, clairement il n’avait pas pensé à ce genre de déambulations quand il a composé et produit ce titre. Mais pour autant, c’est bien ce qu’il cherche aussi à faire au travers de la musique : « C’est ce que j’aime avec la musique électro et instrumentale, la part offerte à l’imaginaire est plus grande. Les chansons poussent un texte et quelque part dictent une émotion, il est difficile de s’extraire du sens des textes là où l’instrumental va être propice à des situations où l’éventail des ressentis est plus grand. L’instrumental est une sorte de terrain vierge dans lequel la résonance de l’idée originelle va être différente selon les personnes et selon ton humeur, ton état d’esprit. »
Nous évoquons alors cette volonté d’emmener l’auditeur dans une forme de voyage dont seul éventuellement l’artiste connaitrait la destination finale. En filigrane, Clément me partage sa vision de la création musicale et la liberté qu’il octroie bien volontiers à ses auditeurs.
« Quand je compose, je ne me dis pas que ce morceau va être joué en club, à 120 bpm ou écouter au casque dans un train. Je vais partir d’une idée, d’une émotion et je vais chercher à y mettre une forme de transe et d’ivresse. Cette émotion sera mineure dans le sens où c’est toi qui l’écoutes qui vas l’interpréter et la vivre. En fait, j’espère capturer quelque chose avec un morceau. C’est cette intention-là qui se révèle d’une manière ou d’une autre. C’est une microcapsule qui va se donner d’une façon différente aux gens, aux moments de la journée, aux circonstances. »

Il essaie. Le terme reviendra souvent : il enregistre dans son téléphone ce qu’il sifflote dans le métro, il essaie de partir d’une idée, sans trop se poser de questions, juste capter le moment. En anglais, on dirait « the very moment ». Il essaie quand il n’est pas en tournée mais il essaie aussi en live.
Bien sûr, le live finit toujours par petites touches par influencer la production studio. « Ce que tu y vis, ce que tu y comprends, ce qui te fait plaisir, ce qui fait plaisir au public prend sa place à un moment donné. Mais j’essaie de rendre la vibe du morceau originel, surtout dans un live électro solo. Comme je suis instrumentiste, je peux faire beaucoup d’improvisations. Et au début je changeais tout le temps. Mais mine de rien, tu te rends compte que tu as des cellules qui marchent mieux que d’autres donc même si je me laissais pleins de possibilités, je faisais toujours les mêmes ! Maintenant j’aimerais bien être avec plusieurs musiciens, revisiter les morceaux, mettre encore plus en valeur le steeldrum. »

Naturellement la question de l’influence du steeldrum et de son statut de musicien dans le processus de création musicale émerge. Le Steeldrum, il l’a « pris en pleine face » à 12 ans, sans en connaître l’origine, la culture. Lors de son premier voyage à Trinidad, quelques 10 ans plus tard, il comprend que cet instrument ne pouvait venir que de là. Est-ce que cela a changé sa façon d’en jouer ? Pas tant que ça, à vrai dire, il avait déjà tellement « geeké le truc ». En revanche, la grosse claque, c’était de voir que pleins de gens en jouent, pas d’élitisme à être musicien, encore moins joueur de steeldrum.
Cette pratique d’une percussion très mélodique, jouée en orchestre habituellement, fait bien sûr évoluer son rapport à l’électronique et sa façon de construire les morceaux, et de plus en plus en fait. Mais et il en rit, il n’a pas compris vraiment comment pour l’instant. J’ose la question sur le producteur. Il aime bien le terme, le compare à un réalisateur de films. L’analogie est belle. Il évoque sa collaboration avec une chanteuse violoncelliste cubaine pour qui il a créé un « écrin « électronique » sur une base violoncelle & voix, ses envies autour des chanteuses soul, du rap. Il a envie d’essayer. Son socle est et reste l’électronique : il envisage l’instrumental pour donner du relief à sa musique électronique, pas l’inverse. Sacré parti pris dans un univers musical où la tendance pousse à l’opposé.

Difficile de ne pas évoquer l’influence de la tournée de Woodkid, une expérience hors-norme : plus de 2 ans de tournée, 20 dates par mois, 8 personnes sur scène, 8 personnes en backstage et le temps de mûrir quelles étaient les envies musicales.
« Avant de partir, j’ai eu le temps d’écrire et mixer un EP, Night Things. Mais je n’ai pas pu le pousser en même temps que la tournée. Les retours étaient cool, j’étais content. En rentrant, en octobre, j’ai écrit un mail à Nowdays Record et Return Forever. Le fait de me retrouver sur cette tournée, de ne pas pouvoir porter Night Things comme je le pensais m’a vraiment obligé à réfléchir à ce que je voulais faire et finalement à me reconnecter à la musique que je faisais avec les steelbands : une musique plus syncopée avec des sonorités plus liées, plus chaudes. »
En fait, en préparant l’entrevue, je m’étais dit que Return Forever était plus shiny que ses autres productions. En l’ayant en face de moi, le terme est encore plus adapté, le garçon lui-même est shiny.
Mon chat court partout après une balle d’aluminium.
« Je peux la lui lancer ? »

2 ans de tournée, c’est beaucoup de voyages. Beaucoup. Je lui demande s’il est content d’être de retour à Paris. En fait, oui et non. Il n’a jamais habité ailleurs qu’à Paris ou en région parisienne. Forcément, voyager est un truc que Clément kiffe, même si l’approche au travers de la tournée est loin de l’image touristique. « Quand tu tournes, tu n’as jamais trop le temps. En fait tu rencontres surtout les gens : les gens de la salle, le public, tu vas boire un coup et le lendemain tu repars. Ce n’est pas si frustrant, tu vois comment les gens fonctionnent, comment ils échangent, comment ils sont avec les étrangers, tu vois la vibe. Du coup revenir à Paris, ce n’est pas tant revenir pour revenir : je kiffe Paris encore plus qu’avant. Cela te remet une perspective sur ta ville, ton pays, sa culture. Ça fait du bien de bouger de chez soi pour se rendre compte de ce qu’on l’a. » Il me partage quelques anecdotes de Tokyo, Montréal et Moscou, un festival où il jouait solo entre Buvette et du speed-metal, son horaire préféré en festival – entre 21h et 2h du mat pour info – pour être à 4h du mat en train de danser avec les gens ! La mise en valeur du steeldrum sur scène avec un système de miroirs ? Il essaie : ils ont conçu une V2, plus rapide et facile à monter /démonter sur les festivals. L’objectif est de travailler sur la défragmentation de la lumière pour valoriser les 2 steeldrums et demain les musiciens qui l’accompagneront sur scène.

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Clément Bazin n’a pas répondu à mes interrogations pseudo-philosophiques sur le voyage intérieur/extérieur. Non, il a fait bien mieux, Clément Bazin m’a rappelé que tout processus créatif partait d’une émotion, d’une idée qu’il fallait essayer de transposer au plus juste, sans trop se poser de questions, de la manière la plus sincère. Oui, les Devialet ne sont jamais qu’un artefact quand des artistes comme Clément nous offre une bulle dans laquelle nous pouvons habiter avec notre ressenti, dans laquelle nous pouvons voyager comme et où bon nous semble.
Clément Bazin essaie et c’est beau. Armez les toboggans !

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