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EXTRAIT DU ROADIE N°1 - 2013
TEXTE : MICHAEL PATIN ET MARC JAVOINE
PHOTOS : FRANK LORIOU

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Il a sûrement écumé toutes les salles et tous les festivals de Navarre. Des années maintenant qu’on loue son sens de l’écriture et de la mélodie, ses talents de composition. Depuis 1995, on dit de lui qu’il est l’apôtre de la nouvelle chanson française. Une petite dizaine d’albums après ses débuts, l’homme est aujourd’hui l’un des seuls à savoir sortir de leurs carcans le texte «en français» et le genre « rock»,  pour enfanter une musique toute en nuances, véritablement riche et terriblement personnelle, aux arrangements soignés et à la plume acérée. Ses chansons sont souvent autobiographiques. des cruelles histoires d’amour -comme il se plaît à les décrire sur scène, des souvenirs d’enfance, ou des récits de voyages, mais aussi de réelles prises de position politiques, des visions humanistes sur le monde qui l’entoure. Nous avions laissé Dominique A immortel en 2010, pendant la tournée qui accompagnait  La Musique, son huitième album. Puis, à l’occasion de la double sortie récente de son livre Y revenir et de l’album Vers Les Lueurs, alors que l’artiste se livre avec humilité et sincérité au jeu de la promotion, nous le rencontrons à l’étage d’un café-restaurant du 11ème arrondissement de Paris. Autant dire que nous attendions impatiemment ce rendez-vous, et que nous avions mille questions à poser à celui qui célèbre en ce moment même ses vingt ans de carrière.   

2012, une année sous le signe du A, avec en point d’orgue une série de concerts exceptionnels (qui s’achève à la fin de l’été), où la Fossette (1992) et Vers Les Lueurs (2012) sont interprétés dans leur intégralité. «Dans certains festivals, on joue en deux temps, un soir pour la Fossette dans les petites salles, parce que c’est très intimiste, et Vers Les Lueurs dans les grosses, parce que ça envoie du bois» Revisité en trio avec Thomas Poli (guitare, Moog) et Nicolas Meheust (piano, accordéon), le premier n’a, comme on s’en doutait, pas pris une ride. Cadeau exquis pour les fidèles qui le suivent depuis vingt ans, claque assurée pour les plus jeunes, cette remise à jour (et à nu) se vit aussi comme une déclaration d’amour au minimalisme, hier claudiquant et bricolé, aujourd’hui ample et lumineux (le chanteur s’autorise ici toutes les audaces vocales), cristallisant et justifiant les aventures musicales qui l’ont suivi et s’en sont nourri.

En contraste, le set Vers Les Lueurs colle au plus près de son matériau discographique, avec l’arrivée d’une basse/contrebasse et d’un quintet de vents et bois. Une manière pour son auteur, après avoir embrassé et assumé sa jeunesse lo-fi, d’exorciser certains choix adultes récents. «Je voulais enregistrer ce disque strictement en live, mais finalement on a fait machine arrière. On a eu peur de se lasser ou qu’il y ait trop de pression, de tension. Du coup, on le joue sur scène tel qu’il est avec le groupe au complet. On a beaucoup travaillé sur les arrangements et sur cette formule live, c’est donc forcément un peu figé, on ne peut pas improviser ni décider d’aller piocher dans d’autres albums. Ceci dit, je connais peu de groupes qui font exploser leur setlist chaque soir.» la réussite de ce dialogue codifié entre clan rock et pièces classiques rapportées est éclatante, le charisme remué des uns s’accommodant comme par miracle de la précision des autres. la musique en ressort grandie et libérée, conciliant économie d’écriture et finesse des enluminures, expressivité des tripes et rigueur impressionniste. «Vers Les Lueurs est un disque en montagnes russes, contrasté, pas du tout monolithique. Mais l’ensemble reste solide grâce à une base rythmique très tenue. J’ai quand même une sorte de Sly & Robbie de la pop derrière moi. (Rires).» Cette assise lui permet d’imposer sa propre signature scénique, mélange unique de présence minérale (le chant et l’attitude, plus frontaux que jamais) et de féminité assumée (cette étrange danse de la main nerveuse et chaloupée, formalisée sur le clip de Rendez-Nous La Lumière), Les romantiques qui souhaitaient encore le fantasmer en artiste introverti n’ont donc plus d’autre choix que d’accepter l’évidence celle d’une bête de scène affranchie des postures de la chanson française comme de celles du rock ou de la «grande musique» «Je crevais d’envie de me f’Ylettre en avant», rappelle-t-il d’ailleurs en se remémorant ses débuts sur scène, avant d’évoquer les chocs subis aux concerts de Suicide, Nick Cave ou Public Enemy – sélection précieuse pour qui souhaite déchirer les manuels de bonne conduite. Pour autant, il n’est pas question pour Dominique A d’assimiler son travail discographique avec celui de la performance. «L’expression «défendre un disque sur scène» m’a toujours défrisé, il y a quelque chose d’agressif et déplaisant. La finalité de mon travail, c’est le moment où la musique est enregistrée. Je ne fais pas partie de ceux qui considèrent que la scène est un lieu d’honnêteté ou d’intégrité. Je ne vois pas en quoi c’est plus «vrai» qu’un enregistrement. Le live est une forme d’échange un peu étrange, une rencontre sans se rencontrer. Ce n’est pas forcément le lieu où la musique ressort grandie, mais où l’on peut investir la musique physiquement, et faire passer des émotions fortes.» Sur ce plan, on a la confirmation du rôle crucial joué par Thomas Poli, remplaçant émérite d’Olivier Mellano depuis La Musique (2009), aussi inspiré dans le détail que les ourgans bruitistes ou shoegaze. «Il a une vraie science du son et possède une large culture musicale, ainsi qu’une fougue liée au fait qu’il est plus jeune que les autres – bon, ce n’est pas la seule raison. (Sourire.) Sur La Musique et la tournée qui a suivi, il se taillait un peu la part du lion. Avec le nouveau répertoire, c’est plus délicat parce que les instruments à vent prennent beaucoup d’espace. C’est une écriture de groupe, il n’a pas le même rôle. Il s’est d’ailleurs mis consciemment en retrait dès le départ.» L’occasion de revoir ce magicien de la 6-cordes en pleine lumière ne se fera toutefois pas attendre, avec le retour dès cette rentrée à une formation rock. «J’ai commencé à établir une sorte de setlist idéale qui pioche dans tous les disques. Et j’ai envie que ce soit très électrique, parce que le groupe s’y prête et permet de le faire élégamment.» Un feu sans artifice pour conclure en beauté cette année de l’A né.

«L’EXPRESSION « DÉFENDRE UN DISQUE SUR SCÈNE » M’A TOUJOURS DÉFRISÉ »»