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EXTRAIT DU ROADIE N°4 - 2013
TEXTE : MARC JAVOINE
PHOTOS : MARC JAVOINE

Quand tu as 20 ans dans les années 2000 à Rouyn-Noranda, petite ville reculée du Canada chef-lieu de l’Abitibi- Témiscamingue, région de l’ouest du Québec, mieux vaut ne pas écouter de musique. Le poussiéreux Cabaret de la Dernière Chance sur la 8ème rue dans le vieux Noranda, accueille toujours quelques groupes rock locaux, ou musiciens aventureux venus into the wild au plus profond de la grande nature abitibienne. Mais si t’ vis dans l’ bled et qu’ t’ souhaites voir l’ concert d’ ton new favorite band, autant avoir envie de te frayer un chemin à travers les sept cent bornes de marécages et de résineux de la forêt boréale jusqu’à Montréal, métropole culturelle. Dans un chaaar au retour d’une shoooow, l’idée du Festival De Musique Emergente germe entre Jenny, Karine et Sandy. C’est à l’occasion du dernier Printemps de Bourges que je croise Sandy. Je lui remets un exemplaire premium du troisième numéro de rOAdie : « Il a l’air cool ton magazine, si je te proposais de venir découvrir mon festival fin août ? ». Le rendez-vous est pris. Quelques jours seulement après la grand-messe de Saint-Cloud, où Trent Reznor prêchait ses convaincus, j’embarque sur Air Transat direction Montréal. Back to the future : sur le rooftop de l’hôtel (23ème étage), je retrouve à l’apéro la nuit tombante toute une joyeuse délégation de professionnels de la musique venue de France, parée pour ce qui serait résolument pour elle l’événement estival musical le plus convivial de l’année. Nous passons tous la journée suivante en ville, à la rencontre de nos cousins transatlantiques, de nos amis expatriés, des friperies américaines, des bagel-shops, … De ce dont le savoir-vivre montréalais est fait : le calme avant (même pendant) la tempête de neige. Ambiancés, la nuit, nous préparons nos sacs et nous mettons en conditions de nous lever aux aurores, et nous taper ensemble les huit heures de route qui nous séparent des orignaux, des ours, des lynx et des loups : de l’Abitibi-Témiscamingue. Je dois avouer que le côté zoologique du voyage ne m’excitait pas moins que l’aspect musical. Au petit matin, le convoi de vans Ford 8 places s’organise et les véhicules partent les uns derrières les autres, remplis de passagers aux paupières encore lourdes, l’haleine chargée de café. Un petit détour pour passer récupérer notre confrère Thomas Burgel des Inrocks – dont on ne saura taire l’inspiration au fil de ce papier. Celui-ci, muni d’un mini-jack permettant de brancher nos smartphones sur le poste, s’érige en sauveur, instigateur de la folle ambiance qui se dégage ensuite pendant tout le trajet. Avec les tubes « Trip de Bouffe » et « Les Pompiers » de Nicolas Ciccone, grands moments de la chanson québecoise tout juste découverts la veille, Thomas place tout de suite cette journée ensoleillée sous le signe de la bonne humeur. Au volant, Jeff souffle les cendres de sa roulée dans un gobelet de café vide. Il est programmateur du festival « Les 3 Elephants ». Arrivés au niveau de Laval – Québec, on parle ensemble de « Birds In Row », groupe de hardcore originaire de chez lui : « Ces jeunes défoncent. Ils ont ouvert pour Converge, puis Bannon les a contactés pour les signer sur Deathwish. Grosse classe, énorme album. ». En route vers le nord, jusqu’à Mont-Laurier, la nature prend doucement ses droits. Nous marquons une première pause, le temps d’un plein d’essence, de quelques chips de boeuf et d’un Canada Dry. Puis nous traversons le parc naturel de la Vérendrye, la route barrée de bleu, bordée de vert, le truck bercé de lumière et de la douce house de Thomas Barfod. Pas loin du lac Embarras, je fais connaissance avec Gaëlle, reporter pour le site « What Comes Around Goes Around » : « Tu sais, on s’est déjà croisé à Dour, mais tu ne te rappelles pas. C’est quoi ton boîtier ? Un 650 ? Tu veux pas me prêter ton 10-24 ? ». On s’arrête à nouveau, au Domaine, camp de vacances situé au coeur de la réserve faunique, au bord d’une autre des 22 000 étendues d’eau de la région. Là une petite boutique, remplie de tee-shirts et de mugs à l’effigie d’ours et élans, d’indiens et de trappeurs. J’en profite pour commander une barquette de poulet façon pop-corn / frites / sauce gribiche. C’est déjà mauvais, mais jusqu’ici j’échappe encore à la poutine. Plus sûrement que lentement, je prends du pied droit les pédales du gros van automatique pour avaler les derniers kilomètres. Les Français débarquent à Rouyn-Noranda. Les deux bleds Rouyn et Noranda sont nés dans les années 1920, sur une rive et l’autre du Lac Osisko, en plein coeur d’un océan de conifères, après qu’on y ait découvert un prolifique gisement de cuivre. Genre de Far-West canadien : les prospecteurs et les filles faciles affluent, faisant de la mine et la prostitution les deux poumons économiques de la ville. Des maisons en bois, des rues en terre battue. Au début du XXème siècle là où Rouyn bâtie de façon anarchique, est un lieu de débauche et de perdition pour les pionniers, trappeurs et chercheurs d’or, Noranda est carrée et résidentielle, abritant les cadres de l’exploitation minière et autres fonctionnaires administratifs. D’un pas léger et conquérant, longeant le lac, errant dans les artères tranquilles vaguement ombragées de la ville provinciale au charme désuet, j’écume les différentes salles investies par le festival. Après un excellent set très sonique de « The Besnard Lakes » à l’Agora, ancienne église réhabilitée en lieu de diffusion – où se sont notamment produit les fameux « Godspeed You Black Emperor » l’année précédente – je découvre au Cabaret de la Dernière Chance le groupe « Solids », qui sera pour moi la meilleure découverte musicale de ce jour.

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Originaire de Montréal, le duo guitare/batterie à la rage non-contenue joue un pop-punk urgent, puissant et mélodieux. Ici les hivers sont rudes : la température avoisine parfois les moins 40°C, la neige est dense et tenace. La moitié du parc automobile est constitué de pick-ups dont les roues vous arrivent à l’épaule. Dans le 4×4 de Daniel Laurendeau, ancien adjoint du député fédéral du coin, que mon imaginaire dessine maladroitement comme une sorte de shérif du patelin, j’apprends du personnage un peu d’histoire de la région : « Je suis une grande gueule qui connaît la place comme sa poche. Souverainiste, j’aime et soutiens les initiatives de ma ville. Sa roche est une des plus vieilles au monde, mais c’est une ville toute jeune, qui n’a pas encore cent ans. Aujourd’hui, la mine n’existe plus, elle est fermée, mais pendant un temps, elle a été la deuxième plus grosse mine de cuivre au monde. C’est devenu une usine de traitement, spécialisée notamment dans la récupération de matériel informatique, et la récupération de l’or, cuivre, lithium, béryl, etc… » Daniel est un fervent défenseur du festival, pour lequel il met ses réseaux en branle : il aide et participe aux demandes de financement, et devient runner le temps du FME. Il rend toute sorte de services et va chercher ce qui manque : « Le FME amène en ville une ambiance complètement différente. Ici, dès qu’il fait beau, les gens partent au bord des lacs. Toute la ville est déserte. Pendant le festival, tout le monde revient en ville pour voir les spectacles, tout le monde bouge, ça change beaucoup. Un des leitmotifs du festival, c’est toujours de se faire une réputation à l’extérieur, et c’est un moment important pour les locaux, qui s’aperçoivent de leur vérité à travers les yeux des nombreux touristes : dans le fond, Rouyn est une très belle ville. Il faut juste le voir, le constater. » Surpris qu’il soit possible d’être déjà venu au Québec sans avoir jamais mangé de poutine, Daniel m’emmène « chez Morasse » pour déguster « la meilleure du monde ». Je ne m’étendrais pas sur le sujet, quelques « belles grosses blondes » m’ayant certainement manqué pour apprécier la juste valeur de ce met national. Musicalement, le second jour serait délicatement sensuel et langoureux. Là où les « Suuns » s’imposent définitivement comme l’un des groupes les plus intéressants de l’année, le trio « Blonde Redhead », véritable tête d’affiche du festival, donne un concert tout simplement magique et enivrant. Les poils s’en dressent sur mes bras, tandis que l’ensorcelante Kazu prend possession de nos âmes amoureuses. Après un passage éclair au fameux Bar des Chums pour une after rocambolesque avec la délégation française, je m’éclipse non sans laisser quelques locaux éméchés au karaoké, s’évertuant à brailler sur Lithium de Nirvana. Le lendemain matin, je rate la visite du Parc National d’Aiguebelle et son fameux pont suspendu. Je passe l’après-midi à m’arracher les cheveux sur la Belgitude de ce numéro de Roadie, puis je file voir un premier concert dans le bar à côté de l’hôtel. Charmante, Julie aka Grenadine, dévoile un joli brin de voix sur des chansons innocentes. La soirée s’enchaîne avec la pop orchestrée de « Mermonte », le rap déluré de « Dead Obies », l’univers aérien d’ « Esmerine », et le stoner implacable d’ « Indian Handcrafts », qui s’occupent avec soin de mes oreilles, pour mon plus grand plaisir. J’avais mon compte, et la nuit electro s’annonçait de trop pour moi. Je décide donc de me passer de « Rich Aucoin », que j’aime pourtant beaucoup, et de « Boundary », nouveau projet du producteur Ghislain Poirier. Bounce le gros ! J’aurais sûrement un retour flou mais enflammé de mes compatriotes. Le lendemain, au saut du lit, je me rends à Amos, souvent nommé « berceau de l’Abitibi ». Je fais en quelques heures le tour du refuge Pageau, destiné à soigner puis réintégrer les animaux malades ou orphelins. Je deviens tout de suite très pote avec les raccoons, petits mammifères carnivores malins comme des singes. Il paraît que ça te met grave le bordel dans une maison : ça t’ouvre les placards et les pots de confiture, ça te vole tes fringues et ça joue à cache-cache avec tes gosses (en français dans le texte, pas en québécois, hein). Les oursons : mignons. Les loups : vieux. Les orignaux : gros.

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. Les marmottes : des marmottes quoi. Des lynx, des coyotes, des loutres : j’en passe et des meilleures. Des vertes et des pas mûres. Bref, le contrat était rempli en ce qui concerne la partie zoologique du programme. M’en revenant en ville, j’avais enfin l’occasion de passer un peu de temps avec Sandy, animal politique et activiste culturel invétéré de son territoire. Je lui parle de mon entrevue avec Daniel, ma visite du refuge, et mes premiers concerts dans le cadre du festival. Il me raconte que le FME fait la promotion de la musique indépendante depuis dix ans maintenant. Il donne à des artistes régionaux, québécois, canadiens et internationaux la possibilité de se produire devant des festivaliers assoiffés de musique et de nouveautés. Grâce à des spectacles présentés en salle et en plein air, à des soirées thématiques, il anime et dynamise la ville pendant le long week-end du congé de la fête du Travail. Sandy m’explique comment le festival est l’occasion d’accueillir ici des artistes qui ne viendraient jamais à une autre période : « Je suis né et j’ai grandi ici. Mon père, mes grands-parents, mes oncles et tantes vivent ici. Avant le FME, il n’y avait aucun festival de musique dans la région. Quand tu es touriste, que tu viens pour la première fois, tu traverses le parc, le long des lacs, des forêts, tu trouves ça bucolique. Mais quand tu vis là, et que tu dois te taper toutes ces bornes, parfois en pleine tempête de neige, pour te rendre sur un gig ou un date, tu trouves vite ça moins beau. « Blonde Redhead » par exemple, c’est pas impressionnant pour quelqu’un de Paris, mais ces groupes là, ils ne viennent jamais dans des villes comme chez nous. C’est un vrai cadeau pour moi et les gens d’ici. » Puis il m’explique comment le mot émergent, au même titre qu’à Guéret, prend toute sa signification à Rouyn-Noranda : « Nous avons l’intention de rendre les gens curieux ou de les ouvrir à des choses auxquelles ils ne sont pas naturellement confrontés. Il y a toujours un faible pourcentage de mélomanes dans une population. En proportion, je ne pense pas que les gens écoutent plus de musique à Paris qu’à Rouyn-Noranda. Nous sommes tous plus ou moins exposés ou prédisposés à certains styles, suivant nos degrés d’intérêt. Il n’y a pas vraiment de têtes d’affiche sur le festival. Il faut relativiser les choses. L’an dernier, pour les dix ans, j’avais vraiment envie de marquer le coup et de faire quelque chose de gros. Nous avons donc accueilli « Feist », avec l’aide d’un sponsor qui m’a aidé à payer son cachet. Le tourneur me l’a vendue plus cher que ce que mes confrères européens pourraient la payer. Il me chargeait, parce qu’il n’en avait rien à foutre de faire 700 km, que ça ne fonctionnait pas sur son routing de tournée et que Rouyn, c’est trop loin. Je me disais que si nous vendions 2000 tickets, c’était beau. On a du finir à 2500. Après le concert, des gens du coin sont venus me remercier pour la découverte. » Sympa et accessible, humble et clairvoyant, drôle et courtois, Sandy s’exprime parfois avec moi dans un jargon utilitariste digne d’un technico-commercial, comme s’il devait convaincre un subventionneur. Il décline alors sa vision du FME : un festival indépendant, aux choix artistiques marqués, exploitant une douzaine de lieux tels que des salles de spectacle, des cafés, des restos, des bars, une galerie d’art ainsi que des sites extérieurs qui sont pris d’assaut par des groupes issus de la nouvelle donne : « On savait qu’en faisant un festival, on s’établissait comme un acteur social. On avait décidé d’être un levier dans le développement des carrières des artistes, un moteur de développement économique, un objet de rétention des jeunes, et surtout un outil de rayonnement pour la région. Dès le début nous savions que nous ne voulions pas être ce que nous ne pourrions pas devenir. Demain matin, si je décidais de faire une scène énorme, je ne ferai jamais mieux qu’à Toronto, Montréal, etc… Ils vont toujours avoir plus de thune à mettre sur des feux d’artifices, des pétards, des lumières, … On savait que notre spécificité serait la proximité, l’intimité, et le vrai caractère du mot festival. On célèbre la musique, c’est ce qu’on voulait faire. Je cherche à créer des moments d’exceptions, offrir au public des concerts improbables. » Je demande alors à Sandy quel est le lien qu’il tisse et entretient avec la scène française, et comment il voit le festival évoluer dans les années à venir, quels rêves voudrait- il encore réaliser : « Je travaille avec des groupes de musique que j’accompagne. Le marché français est forcément intéressant pour nous à l’export. Tu ne peux pas vouloir exporter ton groupe ailleurs si tu n’es pas ouvert à accueillir ce qui se fait ailleurs. Laurent Saulnier fait un super travail aux Francofolies de Montréal, mais il ne peut pas tout faire, et on s’intéresse sûrement à un segment plus pointu. Je fais toujours un minimum de place dans notre programmation pour des groupes français, la majeure partie du temps, pour des groupes qui ne sont encore jamais venus au Québec. A l’avenir, on va peut être réfléchir à monter des créations, ce qui n’est pas très développé au Québec, et puis tâcher de mettre la main sur des artistes inaccessibles, comme faire un Beck dans une salle de 500 places, ou Arcade Fire à l’Agora. » Sandy et moi allons ensuite voir le show de « Chill Bump », groupe de hip-hop de Tours, qui sait s’y prendre pour séduire le public abitibien. Sur un coup de tête, Sandy décide de m’emmener au lac Flavrian, à trente minutes du centre-ville, où sont logés les artistes. La BMW bleu metal s’embringue à fond la caisse sur les pistes accidentées, on finit par arriver près des petits pavillons ou bungalows, éclatés dans un nid d’herbe verte et tendre, entre des terrains de volley, de baskets. Là, au bord de l’eau, après les concerts, groupes et festivaliers se rejoignent les soirs autour d’un feu de camp dans une atmosphère sereine et reposante. Nous retournons à l’Agora, où Sandy m’invite au catering : pièces de porc tandoori au barbecue, légumes frais, de quoi affronter la thématique métal et finir le festival sur les chapeaux de roue. C’est à ce moment là qu’a lieu le concert noise, nerveux, fiévreux de ForDamage sur le bitume devant chez Morasse. « Mangez-en ! » qu’ils disaient à un public de curieux satisfaits. Avant d’aller prendre une douche de décibels au concert de Voïvod, je fais un petit tour à pieds, jusqu’à la fonderie et ses deux cheminées massives qui dominent la ville, nuit comme jour. Après une poignée de soirées, quelques dizaines de concerts, probablement près de cent bières Boréale rousses et blondes et une dernière très courte nuit, nous reprenons la route direction Trudeau, aéroport de Montréal, pour revenir sur Paris. On s’arrête brièvement à Malartic, montons sur le belvédère qui surmonte une des plus grandes mines à ciel ouvert de la région. Impressionnant. Mélancolique, au volant du van, alors que le dernier Moderat tourne dans les enceintes du Ford, et que mes co-voitureurs ronflent paisiblement, je contemple une dernière fois la nature sauvage, les lacs et les sapins de la réserve de la Vérendrye. Nous passons dans le doute devant le désormais célèbre « Bar Des Suicidés » sans même y faire une halte. Merci Jeff. Je me promets qu’un jour, je reviendrai à ce festival magique, où l’émergence est synonyme de fête et de convivialité. Gaëlle a toujours mon 10-24.

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