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TEXTE : MARC JAVOINE
PHOTOS : GUILLAUME TROUVÉ ASSISTÉ D'ARTHUR WOLLENWEBER

« ON FAIT UN TRUC ASSEZ ROCK, AVEC DES ARPEGGIOS TRÈS BAS, DES SUBS DANS LES SONS DE BATTERIE »

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Il y a toujours un truc jubilatoire dans le fait de rencontrer un nouveau groupe. On se trouve souvent face à de jeunes esprits bouillonnants, hyper créatifs, voraces, aux ambitions dévorantes. On y lit le nid collectif d’un projet sans faille, invulnérable, né d’une entente à toute épreuve. Autant le dire de but en blanc, l’interview dont il va être question m’a littéralement rendu dépendant aux hymnes vénéneux composés par ces enfants du rock. Dommage que Camille, seule fille du groupe n’ait pas pu participer à l’entretien qu’on a eu avec Grand Blanc, pour savoir si sa présence pouvait confirmer l’osmose que j’ai ressenti tout au long de l’entrevue, tant Benoit, Luc et Vincent – aka « Korben », en référence à Dallas – semblaient complices, au point qu’on ait envie de les citer plus bas s’exprimant d’une seule voix.

On ne vous refera pas le plan de la comparaison hâtive des usines qui ferment à Manchester ou Metz, des caractéristiques communes stéréotypées de nos capitales régionales de taille moyenne, ennuyeuses et lugubres, ni même celui de l’influence majeure de la cold wave sur l’objet de notre article. Parce qu’il n’est pas un simple succédané de Joy Division comme il en existe sûrement dans chaque ville de province, mais parce qu’il est habité d’une démarche créative originale, accompagnée d’un langage élaboré, le tout restitué collectivement avec force et éclat le temps de concerts électrochocs salvateurs et cathartiques. Grand Blanc n’est pas seulement l’évocation du squale prédateur qui règne en maître dans nos océans, mais c’est aussi un groupe qui sait mêler la radicalité hédoniste à l’énergie post-punk, en s’appropriant et réinterprétant les codes de son héritage industriel. Originaire du bassin minier lorrain, récemment frappé par la fermeture des hauts fourneaux de Florange, Grand Blanc écrit des chansons qui ont le goût du fer et qui sentent fort la poussière.

« ON N’A PAS D’ÉCHÉANCES ET PAS DE STRATÉGIE ON NE S’EST JAMAIS DIT « SI LA MÉNAGÈRE ÉCOUTE NOTRE DISQUE ON AURA RATÉ » »

Confortablement installé sur les banquettes de la mezzanine du Nouveau Casino, où s’est aussi déroulé le shooting photo, le groupe revient brièvement sur ses origines, son premier concert, sa rencontre avec son label. « On est originaires de Metz, mais le projet est né à Paris. On n’avait pas eu quinze mille groupes, on n’avait pas encore notre réseau ici. Nicolas Tochet, qui programme aux Trinitaires à Metz, et Zikamine, une association dédiée au développement culturel et à l’accompagnement d’artistes, sont venus nous chercher pour nous proposer notre première date, au bled. Plus tard, on a rencontré notre label via les Blind Digital Citizen qu’on avait invité sur un concert avec nous.» Les trois garçons expliquent alors comment ils ont composé et façonné leurs premiers morceaux. Musiciens d’abord, techniciens ensuite : deux d’entre eux sortent d’école d’ingénieur du son, ce qui oriente leur pratique : « Au début on faisait beaucoup de prods électroniques. Quand on a ouvert un ordi, on a découvert qu’on pouvait produire de la musique chez nous. On se voyait dans des apparts, on n’avait pas masse de thune pour se payer des studios de répète, ça coûte cher, alors on faisait nos prods dans nos chambres. Grâce à leurs études, Luc et Korben ont vite commencé à capter comment se servir d’un logiciel, à quoi servait un synthé, ce que c’était que des effets. La découverte a été spectaculaire, brutale. Les ressources sont inépuisables. » Grand Blanc jette ça et là sa rage, ses bouquets de nerfs, son urgence de vivre. La réunion de ses membres et de leurs instruments est à l’image d’une combustion spontanée, celle d’un groupe qui ne s’arrête pas pour se regarder. Une de ses marques de fabrique, c’est la diversité des textures sonores, les choix et le travail de production d’un son massif et compact, puissant, pressurisant : « Quand on compose, on pense tout de suite à la prod, aux sons de synthé. On peut passer énormément de temps sur un son, et parce qu’on trouve un bon VST, ou un bon plug, un beau delay, ou une belle disto, on se dit, voilà, on tient une idée pour une chanson. »

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À l’image de la pochette de leur album, et de sa représentation d’un phare de voiture accidentée — réalisée brillamment par Max Vatlé, aussi réalisateur du clip de Surprise Party — la musique de Grand Blanc est tourmentée, oxydée mais brillante, et s’exprime dans un langage tout en relief. On entend la tôle se froisser, animés de ce sentiment de lâcher-prise, de perte de contrôle. « En soi, on fait un truc qui est assez rock, avec des arpeggios très bas, des subs dans les sons de batterie, … Comment avoir un truc clair, qui te nique pas la tête fréquentiellement, c’est une question qu’on se pose tout le temps. » Leur approche technique du son leur permet de façonner un véritable rouleau compresseur mélodique, efficace et mélancolique, nerveux et sensuel, aussi évident qu’entêtant. Les membres de Grand Blanc me racontent alors comment ils se sont retrouvés parrains d’un organisme de prévention auditive, Agi-Son, qui les a contactés par l’intermédiaire du FAIR, dispositif d’accompagnement à l’émergence dont ils ont été lauréat en 2016 : « on trouvait ça bien de s’engager là dedans. On ne l’a pas fait en mode « protégez-vous » pour faire du prosélytisme et prêcher la bonne parole, on l’a fait surtout pour apprendre des choses. Agi-son n’a pas du tout un discours « faut mettre moins fort ». L’idée pour eux dans le travail avec des musiciens, c’est plutôt de mettre en valeur des styles qui demandent à jouer fort, et d’essayer de voir comment c’est possible de pousser à donf en respectant la législation en vigueur, et en gardant les oreilles des gens intactes. »

On pourrait sentir l’influence de certains groupes français, dans le son et l’attitude, comme si Grand Blanc était riche de l’expérience de ses pairs, qui les auraient notamment décomplexés de l’usage du français dans le texte. On pense très fort au label Born Bad, entre autres à La Femme, dont nos messins d’origine pourraient être le côté obscur, les faisant passer pour des enfants de chœur. Outre la prod, une autre signature du groupe est le duo à la fois grave et hyalin de Benoit et Camille, qui scandent lascivement ou assènent froidement des textes ciselés et incisifs, consumés et brûlants, qui ne sauraient susciter d’indifférence. À la fois acides et charnels, cruels et généreux, un flot tendu et rythmé de mots qui nous feraient penser au romantique Où veux tu que je regarde de Noir Désir, au fatalisme de L’Imprudence de Bashung. Poésie urbaine sombre et décadente, cynique et désabusée, surréaliste et suggestive, Grand Blanc s’inscrit dans la ligne de cette jeune génération qui se revendique d’une intention littéraire, comme Feu ! Chatterton ou autre Radio Elvis : « La littérature, c’est l’histoire de comment les gens ont essayé d’écrire des choses belles et de trouver les moyens d’exprimer des choses belles de la bonne manière. Flavien Berger écrit très bien, mais dans un style qui n’est pas du tout littéraire. Soit tu es dans des recettes qui existent déjà, et tu as une écriture littéraire — je pense que c’est notre cas, ou celui de Feu ! Chatterton par exemple, soit tu es dans quelque chose comme Flavien Berger, beaucoup plus brut, beaucoup plus sobre aussi. Parfois quelque chose d’encore plus difficile et encore plus beau, je trouve. » Puis Benoit nous explique comment penser et construire un discours commun aux quatre musiciens a changé et influencé sa façon de poser sa plume, au point qu’il prétende avoir trouvé une écriture labélisée Grand Blanc dont il peinerait aujourd’hui à se défaire : « Étudiant en littérature, j’écrivais seul dans ma chambre des poèmes absolument horribles. Je remercie les autres, car j’ai trouvé ma façon d’écrire lorsqu’il a fallu le faire pour quatre, et pour que le destin du texte soit d’être entendu. J’ai pris ce que j’avais de plus proche, c’est à dire une culture littéraire assez classique. Après, elle a pris cher. Tu vois, je suis très content de Verticool, on adore cette chanson, mais bon, ce n’est pas Musset. Les textes de Grand Blanc ne donnent pas dans le lyrisme. Ce qui m’a fait beaucoup de bien, c’est d’enlever le « je » et de laisser la place aux objets, à l’absence de syntaxe, où les mots se rencontrent et s’entrechoquent comme ça. Ce sont des textes un peu allusifs, que l’auditeur se doit de finaliser. »

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Il est assez rare de voir un nouveau groupe directement propulsé dès son éclosion sur le réseau des salles dédiées à la diffusion des musiques actuelles. Nombreux sont les groupes qui commencent par écumer les bars et les cafés-concerts, épreuve qui forge profondément la personnalité et questionne la détermination du musicien. Après ses premiers concerts « en famille », et sa rencontre avec L’Entreprise qui publie son premier EP, Grand Blanc rencontre Asterios Spectacles, notamment tourneur de Brigitte Fontaine, Cali, François and The Atlas Moutains, Kery James, Vincent Delerm, Superpoze ou Orelsan : « La tournée, c’est venu assez vite, il n’y a pas énormément de gens qui produisent des spectacles en France, c’est un petit milieu. On n’a pas connu la phase « s’acheter un pick-up pour faire la tournée des bars », on n’a connu que des endroits avec des sonos, au moins de quoi faire bosser un ingé son. On n’a pas eu la phase « on envoie 150 démos et on se fait rembarrer ». On a eu de la chance, on a rencontré directement des partenaires avec qui on avait une vision commune du projet. »

Après la fin de la tournée qui a accompagné la sortie de leur premier album, les membres du groupe se sont séparés, ont pris un peu de vacances. Chacun dans leur coin, ils ont composé, ils ont écrit. Mais alors Grand Blanc, on va où maintenant, et on y va comment ? «  On va se réunir, on va voir un peu ce qui est sorti. Avant l’enregistrement, on va passer par une étape de jeu, et se faire un ping-pong un peu ludique. On va aussi se faire des basse / batt’ / guitares. On n’a toujours fait jusqu’ici que des jams numériques, derrière un ordi, derrière une boucle. On a envie de jouer plus ensemble, d’être plus attentifs les uns aux autres. L’idée c’est de chercher à s’améliorer en permanence, et de se renouveler par envie plus que par nécessité, en gardant notre couleur. »

Être meilleurs, prendre plus de plaisir. S’écouter. C’est donc ça le moteur de Grand Blanc. Je leur pose alors la question de leur réussite relative, et de la satisfaction qu’ils en éprouvent. Écrivent-ils leur musique avec l’idée qu’elle plaise et avec l’objectif de la partager, de la diffuser plus largement encore ? Peuvent-ils espérer accroître exponentiellement leur public malgré leurs partis pris esthétiques, qui peuvent être clivants ? « On n’a pas d’échéance, et pas de stratégie. On a déjà suffisamment sauté d’étapes pour ne pas être plus gourmand. On préfère connaître une évolution un peu tranquille. Il n’y a jamais vraiment eu de calcul. On souhaite de rencontrer le public le plus large possible. C’est dans l’ADN du projet. En venant d’une culture un peu mainstream, on n’a jamais eu la volonté de se positionner dans un truc de niche, on ne s’est jamais dit « si la ménagère écoute notre disque, on aura raté. » Actuellement, on est à un niveau où on donne des concerts dans des salles qu’on aime bien, avec des équipes et des groupes qu’on aime bien, devant des gens qui ont l’air d’aimer ce qu’on joue. On est refaits, on s’entend trop bien. J’imagine que quand un artiste explose médiatiquement et/ou commercialement, il doit y avoir un côté un peu cheum : tu peux te retrouver dans des endroits où t’as pas envie d’être, sur des plateaux de télé où t’as pas envie d’aller.

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Aujourd’hui on s’en fout un peu. On est honorés, touchés, contents que notre musique soit diffusée, passe à la radio, et qu’il y ait plein de gens qui la trouvent cool. On veut juste bien faire notre job, en étant heureux tous les quatre. Il faut que ça se fasse naturellement. Il faudrait être un sociopathe pour être capable de se dire : je vais faire de la musique qui ne me plait pas en espérant que ça marche. Ça nous arrive d’être aigris, de faire du mauvais esprit : il y a des gens qu’on n’aime pas. Ça nous arrive de dire : c’est vraiment de la merde ce qu’il fait. Mais même les gars dont on trouve que leur musique est naze, je suis sûr qu’ils kiffent, et qu’ils ne se disent pas le matin : aujourd’hui je vais faire de la merde, parce que ça va marcher. Le seul moyen qu’on ait pour marcher ou continuer, c’est de faire les disques qui nous paraissent bons, à nous. Donc on va faire ça. » Bon vent, Grand Blanc. Gageons que cette authenticité revendiquée vous permette de mettre à jour de nouveaux tubes. Je crois qu’on appréciera ce que vous trouverez bon pour vous. On se reverra.

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