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TEXTE MICHAEL PATIN
SÉLECTION : MINSK STUDIO

« C’est lorsqu’il parle en son nom que l’homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. » Oscar Wilde

Ils sont marrants, les tauliers de Roadie. « Tiens, on a pensé à un papier sur les masques dans la musique, tu t’en charges pour le prochain numéro ? » Et vas-y que je te flagorne en douce. Comme si c’était la tendance fraîche du printemps. Comme si le masque n’était pas l’un des artefacts les plus anciens et universels d’expression spirituelle et artistique, à propos duquel les théoriciens de tous bords se tirent la bourre au moins depuis l’invention du théâtre. La perspective de s’enfoncer dans un marécage métaphysique ne fait-elle plus peur à personne ? Car voilà : même à l’échelle plus restreinte et historiquement partageable de la pop music (l’expression « pop song » est apparue dans les années 20), on peut facilement être tenté de servir de la métaphore du masque comme d’un passe-partout conceptuel. Choucroutes assorties des girls groups, cuirs et bananes des Teddy Boys, maquillages glams, paillettes discos, crêtes punks, borsalinos ska, verroteries rap… Autant de « masques » qui, dans un même temps, dissimulent le visage quotidien de l’homme – celui du paraître, celui qui ment pour Oscar Wilde comme pour tous les rockeurs dignes de ce nom- et révèlent la figure extraordinaire de l’artiste. Les grandes stars de la pop sont ainsi indissociables des « masques » qu’elles se sont taillées sur mesure, leur mesure étant celle de leur époque. A ce titre, la bouche de Mick Jagger est le « masque » qui cache son visage. David Bowie est encore plus exemplaire, figure née du transformisme identitaire, artiste aux mille écrans et autant de projections. Et puisqu’il faut rendre au King ce qui lui appartient, reconnaissons que les moues, poses, sapes, discours, frasques et attitudes d’Elvis cousus ensemble forment bien l’absolu masque du rock, celui où l’homme mortel disparaît derrière l’icône et où une société entière a pu se mirer. En ce sens, le masque en tant qu’objet peut être perçu comme un masque parmi d’autres. C’est bien sûr le plus exemplaire, puisqu’il se substitue physiquement au visage réel, et modifie donc profondément les mécanismes d’identification.

KEKRA

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FUZATI

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Chez les artistes masqués, l’argument de l’anonymat est l’un des plus répandus. Déjà dans notre préhistoire pop culturelle, on trouve Le Chanteur Sans Nom, vedette mineure des cabarets parisiens dans les années 30 et 40, qui, à force de travailler l’effacement de sa personne (outre l’absence de nom, il reprenait des standards du moment et portait un loup sur les yeux), a fini par disparaître entièrement des mémoires. Sans aller jusqu’à cette extrémité peu payante, beaucoup de musiciens justifient leur choix par pudeur ou humilité. En France où les complexes restent grands, c’est le cas de personnages aussi différents que Cascadeur – qui ne s’est pas foulé en jouant le contraste avec sa pop timide et sentimentaliste – et King Ju de Stupeflip – qui ne cesse de répéter combien l’idée de se montrer lui est insupportable, et combien il méprise ceux qui s’en accommodent. Il y a bien sûr derrière l’idée, plutôt noble, de laisser toute la place à l’oeuvre. Seule la musique compte, pas les individus qui la font. En ce sens, le masque est à la fois le moyen de préserver un espace privé et de se placer en rupture avec le culte de la pop star (autre mission du rock depuis la chute de ses idéaux). S’il fallait trouver un (anti) héros à cette (non) attitude, on élirait sans doute le guitariste Buckethead, qui depuis vingt-cinq ans s’essaye à tous les styles et toutes les imitations, coiffé d’un sceau KFC et d’un masque blanc gommant toute expression. Un homme qui a choisi de n’être personne (au mieux de la lecture symbolique, l’américain moyen) pour pouvoir être tout le monde, et éventuellement battre ses modèles sur leur propre terrain – c’est en tout cas ce que son public peut entendre.

Reste qu’un artiste masqué attire toujours plus l’attention qu’un artiste à visage découvert. Dans le contexte spectaculaire de la pop music, ce que montre le masque compte plus que ce qu’il cache. Prétendre le contraire, c’est d’ailleurs ne pas reconnaître le « vice psychologique » (dixit Chilly Gonzales) propre à tous les performers, celui qui pousse à l’exhibition publique. Chaque masque est choisi pour incarner l’identité profonde de son porteur, synthétiser en une image frontale les spectres qui traversent son univers créatif.

MF DOOM

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STUPEFLIP

Stupeflip

Si le masque est inventif, l’image produite sera donc celle de l’inventivité. C’est la commedia dell’arte détournée par The Knife, l’horrible faciès rieur d’Aphex Twin, l’immense tête de Mickey mutant de Deadmau5, la cagoule d’enfant fou de King Ju, ou l’inoubliable homme-pied-de-micro de LTNO. Mais la résonance produite par ce que donne à voir un masque ne se résume pas à son impact esthétique. Il doit avant tout agir comme symbole, donner forme à une portion de l’invisible qui lie le collectif, instruire un dialogue avec notre inconscient. On pense aux pionniers The Residents, qui en échangeant leurs têtes pour d’énormes yeux, renvoyaient le regard du spectateur sur lui-même, mis face à son pouvoir comme son incontinence. Démarche explosive, révélatrice d’un état des choses au début des années 70, cette fin de l’innocence où pointaient les bourgeons punks. Grands contributeurs à la mascarade, le métal et ses infinies déclinaisons ont participé de leur côté à cristalliser toute une contre-culture adolescente, allant de l’herdic fantasy au cinéma d’horreur : GWAR, Slipknot, Lordi, Berzeker, Mushroomhead, on évitera de compter les grimés, de Marilyn Manson à Mayhem, aidés par quelques originaux des genres hip hop et electro : MF Doom ou Bloody Beetroots, pour l’incontournable référence aux super-héros. Mais le plus grand succès symbolique est sans doute celui de Daft Punk, dont les masques de robots encapsulent à la fois le genre electro, l’imaginaire du futur, et le paradoxe de notre anonymat hyper communiquant. Associés au silence et au secret, les masques retrouvent ici leur aura mythologique. C’est de leur faute si on trépigne encore d’impatience en attendant Random Access Memories que seuls de rares élus ont écouté à l’heure où ces lignes s’écrivent, tout en étant à peu près certain d’être déçu, voire révolté. Le masque dans la pop, en quelques mots ? Un facteur de désordre devenu marque notoire.

MARSHMELLO

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DEADMAU5

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DJ STINGRAY

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SNTS

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DANGER

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PUSSY RIOTS

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SLIPKNOT

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THE RESIDENT

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SIBOY

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HEILUNG

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