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TEXTE : KEVIN CRÉMIEUX
PHOTO : VINCENT BONNEMAZO

Lyon, Nuits sonores 2018. Les vents qui remontent la vallée du Rhône sont chargés de pollens en pelotes de coton pendant que je descends le quai Rambaud pour retrouver Romain à son hôtel, situé en plein cœur du quartier de Confluence. Sur l’esplanade de la Sucrière se tient la scénographie et les échafaudages éphémères accueillant la programmation de jour du festival électronique, mais en ce mercredi, on est entre deux NS Days, et le site reste donc au calme en journée, donnant un peu de répit aux riverains qui parsèment la balme boisée de la Saône sur l’autre rive. Pendant Nuits sonores, les choses ne sont jamais calmes très longtemps. Ce soir-là, Romain Delahaye, alias Molécule, doit se produire en live au Sucre, le club phare de la capitale des Gaules, sur le toit de l’entrepôt qui pendant la semaine voit défiler une ribambelle de producteurs electro et de DJs invités par la tête d’affiche de la journée, successivement Jennifer Cardini, Daniel Avery, Four Tet ou Paula Temple…

Molécule microphone ©Vincent Bonnemazou_preview

«Le nouveau projet s’intitule -22.7°C, soit la température la plus basse rencontrée sur place.»

La soirée affiche déjà « Sold Out », et pourtant elle se doit se dérouler en parallèle de la deuxième nuit aux usines Fagor-Brandt qui accueillera au même moment près de 12 000 personnes de l’autre côté du Rhône. Dans la jauge plus restreinte du Sucre, ce seront près de 800 clubbers qui viendront ce soir assister aux lives Techno de Vrilski (rencontre explosive de l’Allemand Vril et du Français Voiski), du boss du label français Dement3d François X, de la jeune lyonnaise Milenà, et de Molécule, qui offre ce soir un live audio accompagné par la scénographie Physis développée par The Absolut Company Creation et le collectif Scale, qui évoque en lumières les formes d’un glacier. Si ce n’est pas sa scénographie officielle, elle est pourtant très en phase avec le nouveau projet de Molécule, qui depuis trois ans évolue dans la sphère Techno française comme un véritable électron libre, avec ses deux projets successifs tirés de ses voyages immersifs en conditions extrêmes. En 2015, il présentait son live 60°43’ Nord aux Trans Musicales, tiré d’un séjour à bord d’un chalutier parti un mois en pêche sur un Océan Atlantique déchainé. C’était la première expérience d’un concept de projet total qu’il a renouvelé l’an dernier en partant un mois et demi au cœur du Groenland, aux confins du Cercle Polaire, afin d’enregistrer là-aussi son nouvel album en immersion complète.

Le nouveau projet s’intitule -22.7°C, soit la température la plus basse rencontrée sur place. Molécule en a tiré non seulement un album, mais aussi, comme pour son précédent projet, un bouquin en cours d’édition, un live présenté pour la première fois devant un Elysée Montmartre plein à craquer en mars 2018, soit près d’un an après son voyage, mais aussi un film documentaire prévu pour la prochaine rentrée, qui tous ensemble forment un ensemble cohérent et indissociable. Une narration multi-format et à 360° avec au cœur du projet, un voyage initiatique. Autant dire que pour un rédacteur de Roadie Magazine, le garçon semble incontournable. Je longe la palissade protégeant l’ancien entrepôt des Sucres, pour atteindre de l’autre côté de la rue la terrasse du Mob Hôtel, où je retrouve Romain en train de s’enregistrer à la réception. Dans le restaurant derrière nous se tient une conférence sur les dernières nouveautés d’un célèbre logiciel de séquenceur musical très apprécié par les producteurs de Techno. Je laisse Romain terminer son check-in juste devant Michel Amato, alias The Hacker, qui visiblement devait lui aussi loger ici, alors qu’en terrasse, Erwan Castex, que les fans d’electro connaissent sous le nom de Rone, sirotait une limonade avec son équipe avant de se rendre aux usines gigantesques où il présentera le soir-même son nouveau live. Pas de doute, on est bien à l’un des points névralgiques de Nuits sonores.

 Romain me donne rendez-vous pour son interview juste avant ses balances en fin d’après-midi, alors qu’il donne un première interview filmée sur le thème « Nature et Technologie », dans le cadre bucolique du parc de Gerland, avec comme décor le Musée des Confluences, nouvel emblème futuriste qui domine l’entrée Sud de la ville. On se retrouve sur la terrasse du rooftop, alors qu’il pose ses affaires en attendant son tour pour le sound check. On engage très vite la conversation sur sa manière de concevoir un projet global, qui peut paraître un peu folle à l’heure où l’on peut créer une symphonie avec un simple laptop…

« C’est une idée très personnelle. À la base, quand je suis parti sur le bateau, c’était l’ouverture d’une nouvelle page de ma jeune carrière de musicien, c’est un rêve que j’avais depuis très longtemps. […] Je peins, je dessine, de manière complètement amateur, mais je suis toujours très sensible à l’art visuel, j’aime bien les beaux livres, les beaux objets. […]En revenant de mon premier voyage, j’ai rencontré Thibaut Choay qui est un éditeur indépendant à Paris (Éditions Classic, Ndlr), et qui est un mec assez génial, qui a été emballé par l’idée de faire un truc original, et qui a été sensible à la démarche. Avec lui j’ai appris beaucoup de choses, et ça m’a conforté dans l’idée de travailler sur la notion d’objet à chaque fois sur les albums. »

Alors que je l’imaginais aventurier perpétuellement en quête de solitude, Romain m’explique que son projet est en réalité une recherche constante de collaborations fructueuses. Avec Because Music qui héberge son label MilleFeuilles et qui l’a soutenu dans l’orchestration globale du projet, mais aussi son éditeur, et toute une équipe qui a conçu l’univers vidéo et scénographique. L’agence Zorba, par ailleurs à l’origine du documentaire « French Waves » sur les musiques électroniques françaises, a produit les clips, grâce aux images de Vincent Bonnemazou, qui a accompagné Romain sur la banquise avec Jan Kounen, le réalisateur de Dobermann ou encore 99 Francs, et auteur du mini-documentaire autour du périple de Molécule. Après le book et le film, le projet passera même un nouveau cap, avec une expérience et réalité virtuelle en cours de préparation. « La première expérience que j’ai eue en VR, c’était Notes on Blindness. C’est l’expérience d’un mec qui a perdu la vue, et t’es à sa place, tu vis la vie d’un aveugle, et la cécité de la vue. Du coup le son a une force et une place importante. C’était à Austin au Texas, juste après mon retour du Groenland. Je jouais là-bas, et je me suis dit, c’est le média, il faut absolument qu’on crée un contenu en réalité virtuelle, parce que par rapport à ce que j’ai vécu, il y a un côté sonore fort, un côté visuel, et puis il y a une immersion ». Le projet VR de Molécule, pour lequel Jan Kounen est reparti au Groenland afin de produire des contenus complémentaires au premier voyage, sera produit par Arte, et est prévu pour fin 2018.

Molécule synthé ©Vincent Bonnemazou_preview

Ça fait du monde pour un projet qu’on aurait pu penser 100% solitaire, en mode Man versus Wild. « On peut se sentir très seul dans un studio à Paris aussi. La solitude c’est pas du tout central. Mais j’aime être seul avec la sensation d’être entouré. Le moteur c’est de se mettre en danger, se rapprocher de ses peurs, se faire bousculer, vivre des moments pas forcément confortables. Et c’est souvent des moments qui marquent, et qui restent […] Au Groenland il y avait très peu d’informations sur l’endroit où j’allais, je suis parti sans aucune connaissance des conditions, ni de la culture inuit, avec cette idée de prendre ça en pleine gueule. Et in situ, de dealer avec toutes les émotions que ça fait jaillir […] Il y a aussi une dimension assez mystique, de ce mois et-demi passé au Groenland. Sur les liens qui unissent l’homme, le cosmos, la nature… Il y a un côté un peu transcendantal. Je sais que Jan Kounen a beaucoup travaillé là-dessus notamment avec la culture amérindienne en Amazonie, autour de l’Ayahuasca (un breuvage utilisé par des chamanes pour entrer en transe, Ndlr). J’ai souhaité le rencontrer pour échanger sur les impressions que j’avais eues là-bas, et on s’est plutôt bien trouvés. »

Molécule a donc conçu ses deux derniers projets sur le vif, emmenant avec lui sur l’Atlantique et dans le Grand Nord toutes ses machines pour saisir instantanément ses émotions, qu’il retranscrit sur scène avec un live qu’il veut tout aussi immersif. Avec 60°43’ Nord, le spectateur était plongé dans les eaux tumultueuses de l’Atlantique avec une projection vidéo à 360°, et pour -22.7°C, une demi-sphère géante se déploie sur scène, sur laquelle les souvenirs du périples défilent en écho à la musique électronique de Molécule, toujours en live machine. Un live qui parfois n’est pas sans rappeler l’âge d’or de la Techno de Detroit ou des débuts de Daft Punk. « C’est une période où on entendait les machines. Moi sur scène j’essaie de proposer des choses assez brutes, assez simples. Et c’est un peu un hommage que je fais aux Daft sur un passage en référence à Rollin and Scratchin, où t’as une fréquence, tu joues sur cette fréquence et ça peut durer dix minutes, monter, redescendre, pour moi c’est l’essence de la techno, le côté un peu orgasmique des choses ». Et ce soir au Sucre, Molécule aura bien fait ressentir ces choses aux clubbers lyonnais. Seul avec ses machines, son live audio aura prouvé que malgré un projet qu’il veut global, l’immersion musicale se suffit à elle-même, la scénographie étant exceptionnellement remplacée cette nuit par le projet Physis. Pour Romain, la soirée aura été tendue, les retours sonores sur scène ayant rencontré quelques soucis techniques. Il aura malgré tout tenu son live sans sourciller, et le dancefloor est bel et bien entré en transe. Il faut le dire, Molécule sait créer des atomes crochus avec son public, et l’emmener en voyage avec lui.

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