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TEXTE : MARC JAVOINE
PHOTOS : MARTA BALLESTA & JULIA AMADOR

Parfois la musique invite à l’onirisme, au voyage. Parfois elle véhicule des valeurs, des messages. Parfois un peu des deux. Roadie, c’est cette liberté de raconter ces histoires, parfois sans analyse, sans recul, de partir en live. C’est ce qu’on a hâte de vivre, un concert avec Laura : une vraie rencontre avec l’artiste et son objet musical et visuel.

Tout est parti du comité de programmation d’un fameux festival voué à l’émergence et à la découverte dont je fais partie. Ce dernier a non seulement la curiosité, mais aussi la nécessité de s’intéresser et veiller à la représentativité de la création nationale, européenne, mondiale. Ainsi je découvre chaque semaine son flot de rap norvégien, de trap autrichienne, de rock irlandais, d’électro-pop espagnole. Il y a quelques jours, parmi une playlist envoyée par ma commanditaire, je tombe sur « Frozen Heart », de Museless. Faut dire que je suis plutôt sensible aux voix féminines, délicatement posées sur quelques accords de pianos. Une intro jazz en douceur, jusqu’à l’irruption d’une rythmique électro et d’une ligne de basse synthétique. Bizarrement, sans rien connaître des influences de l’auteur, je pense spontanément à des références plutôt germaniques ou scandinaves, pour le sens de la nostalgie mélodique et l’approche organique des morceaux : Notwist, Apparat, Fever Ray, … J’apprendrai plus tard que la jeune diplômée de médecine, aujourd’hui devenue psychiatre, cite plus volontiers Grimes ou Daft Punk. Je cherche encore le goût du disco. Intrigué, je sors de la playlist. J’en veux plus. Je stream « Cliché », le dernier single de l’artiste, chanté en espagnol, downtempo, dark, vaporeux. Je suis comme hypnotisé. Je décide d’écouter en entier l’album « Dichotomic History », paru en 2017, disque qui lui a valu d’être repérée des professionnels de la musique et de la presse, et qui lui permettra de se produire à Primavera sur la scène Pitchfork, Eurosonic, SXSW, Sonar et de revêtir les habits soyeux de l’égérie de l’électro catalane actuelle. Pendant la session, je vis une véritable épiphanie, sur un morceau qui restera sûrement déjà pour moi l’un des plus écoutés en 2018. Sensuelle, langoureuse et fiévreuse, la « Fiesta Nocturna » de Museless s’appuie sur l’apprentissage du piano classique de sa jeunesse, sa voix douce et émouvante, mais aussi sur une production soignée, un jeu de textures de violons et de nappes de guitares enivrant : je suis amoureux. Après avoir épuisé toutes les vidéos accessibles en ligne, dépouillé d’infos le site internet du label : j’ai envie d’en savoir plus sur le projet et sa protagoniste. Dans un excès de spontanéité, sur un réseau social en vogue, je contacte l’artiste, qui bien connectée, ne met pas longtemps à me répondre.

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«Sensuelle, langoureuse, émouvante, la « Fiesta Nocturna » de Museless s’appuie sur l’apprentissage du piano classique de sa jeunesse, sa voix douce et émouvante, mais aussi sur une production soignée, un jeu de textures de violons et de nappes de guitares enivrant : je suis amoureux. »

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Laura, aka Museless, dont j’apprendrai plus tard que le nom a été choisi à l’occasion d’une partie de scrabble – est très enthousiaste, et m’invite à écrire à Meri, co-fondatrice de Luup Records, qui saura cadrer avec moi l’article que je suis en train d’écrire. Avec charme et professionnalisme, Meri m’envoie un large pack promotionnel contenant photos de presse, photos de concerts, et tout son lot de liens – déjà consultés – vers l’univers de l’artiste. Consciencieuse, elle prend soin de me livrer l’actualité à venir de Museless, et me confie notamment l’intention de lui faire traverser les frontières et d’ainsi s’ouvrir à d’autres marchés. Meri précise qu’un nouveau single est à paraître le 25 mai, qu’une célèbre marque de boisson énergisante en aura la primeur. Dans un second message, elle me donne un peu de grain à moudre : la musique de Museless dissimulerait des messages activistes, et notamment un engagement ferme pour la défense des droits des animaux et du veganisme. Empreint d’esprit d’ouverture, sensible aux thèses antispécistes, sans pour autant renier un bon burger 100% pur bœuf, ni être particulièrement pote avec Aymeric Caron, je me permets de solliciter à nouveau la psy musicienne, pour lui demander si sa musique cache d’autres formes d’engagement, et si oui, si elle a d’autres exemples. Et de lui demander si il est important, pour elle, de porter un message, un discours, un point de vue à son auditoire. Laura me répond qu’elle est vegan depuis plus ou moins cinq ans, et qu’elle avait besoin d’en parler à travers ses morceaux et ses textes. Elle m’explique qu’elle ne chantait pas dans ses projets précédents, qu’elle n’utilisait pas sa voix. Qu’elle ne sent pas de chanter l’amour par exemple, mais que peut-être ses motivations changeront dans le futur, et qu’elle adaptera son concept. Qu’elle a notamment l’intention d’accentuer le côté dancefloor de ses morceaux, tout en conservant son essence. Puis elle m’avoue que, d’après elle, une œuvre artistique doit contenir un message, et que dans son cas, quand elle chante, elle doit exposer ce qui est important pour elle, jusqu’à ce qu’autre chose s’impose à elle.

C’est à ce moment là que j’ai dû commettre le faux pas. Poser cette mauvaise question. Le point de non-retour. Content d’entendre que la jeune femme à des choses à défendre, et qu’elle est capable de prises de position radicales et affirmées, et méconnaissant parfaitement le sujet, je lui demande si elle se sent concernée par ce qui semble être une crise politique catalane, quel est son sentiment à ce sujet, et si elle en parle dans une chanson. Moment de gène. Silence glaçant. S’en suit une réponse évasive : « je préfère ne pas mêler ça à ma musique. » Je comprends qu’avec mes gros sabots, je viens d’écraser les morceaux de vaisselle déjà brisée par l’éléphant dans le magasin de porcelaine. Nouveau moment de trouble. Je m’avise. C’est vrai qu’à la base on ne pourrait parler que de rêves et de bisounours. Pourtant, insolemment peut-être, j’insiste : est-ce qu’afficher une position personnelle dans ce conflit, c’est prendre le risque de diviser son public ? Voilà la question qui mettra définitivement fin à l’entretien, et à laquelle je n’aurai jamais de réponse. J’en reviens donc à la musique, celle là même qui doit nous réunir plutôt que nous séparer, là où tout a commencé, et à cette promesse espagnole que nos confrères de l’autre côté des Pyrénées n’hésitent pas à qualifier de prodige, de véritable ouragan, comme The End Mag par exemple : « Un son détonnant, fourmillant de textures qui accompagnent une voix sensuelle, enrobés en concert de merveilleux visuels qui contribuent à créer une atmosphère où le coup de fouet côtoie l’innocence (…) La catalane parvient à tout unifier, pour offrir un spectacle éclectique, puissant et plein de nerfs. Comme si Fuck Buttons dormait avec Chromatics. Brutal ». J’ai vraiment hâte de voir en concert…

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