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EXTRAIT DU ROADIE N°2 - 2013
TEXTE : GUILLAUME TROUVÉ
PHOTOS : GUILLAUME TROUVÉ

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Ô Orléans ! Toi qui as vu grandir Jeanne d’Arc, Gauguin ou Marion Cotillard, tu peux aussi t’avérer mortelle ! Va savoir pourquoi, ceux-là ont d’ailleurs tous décidé de crever loin de toi. La première à Rouen, brûlée vive par les rosbifs ; le deuxième au bout du monde, de la syphilis puis d’avoir appris qu’on collerait Jacques Brel dans la tombe d’à-côté ; et la troisième dans le dernier Batman, de manière surréaliste. Tout comme la soirée qui s’annonce ici avec les farfelus NAIVE NEW BEATERS.

Mais si tu n’es pas vraiment une ville qu’on fuit, tu es ce soir une ville qui fuit. Le kilomètre à pied qui sépare la gare de l’Astrolabe transforme mes souliers usés en pédiluves. Puisque je suis arrivé un peu tôt et que je ne trouve pas l’entrée de la salle, j’explore tout en séchant la patinoire qui se trouve à l’étage inférieur et les quelques hockey moms venues soutenir leurs rejetons à la carapace plus lourde qu’eux. Après un quart d’heure dans le parking à tapiner des informations en clopant, on m’indique la cage d’ascenseur. Lorsque je pénètre dans la loge, Joran Le « Hard » Corre, tourneur breton, est là à gratter son ordi. David Boring somnole, Eurobélix bidouille un Bontempi et Martin Luther BB King me tend une bière. Ca fait déjà quatre jours qu’ils sont ici en résidence et ce sera ce soir la première date de la tournée « La Onda ». Ils ont apparemment déjà fêté l’événement hier soir, mais m’assurent compter en remettre une couche aujourd’hui. On sympathise rapidement. Vient l’heure de l’apéro-dîner. L’Astrolabe reçoit royalement et le catering est installé dans la salle. Pendant qu’on mange déboulent Paul, le manager, et Alex, le pote horticulteur. A l’autre bout de la table, le groupe de rap anglais qui assure la première partie : MURKAGE. « Tu les as vus ? », me demande Eurobélix, « c’est des monstres, ils vont nous mettre une branlée ». Effectivement, ce sont de beaux bébés : en moyenne, environ une tête et trente kilos les séparent des NNBS. Après avoir fait le tour du pâté maison, nous regagnons notre antre pour la soirée, et les portes ouvrent déjà. C’est le moment que choisit mon collègue Javoine pour nous rejoindre. Cet adolescent attardé, fluet et rétrognathe, est venu récupérer sa Saxo-entreprise dévastée et lâchement abandonnée sur les bords de l’A71 une semaine auparavant. Et accessoirement profiter de l’aura toute récente de ROADIE Magazine.

Les naïfs commencent à se préparer. Ils arboreront ce soir et pour le reste de la tournée un lot de costumes d’inspiration hispanique, entre habit de lumière de toréador et panoplie de flamenco. Pendant les essayages, ils reçoivent la visite de jeunes créateurs locaux de chaussures style Clark’s, venus leur en offrir une paire à chacun. Facile ! Pour se donner du courage, Eurobélix sort de derrière les fagots une petite eau-de-vie artisanale, qu’il a lui même fait confectionner par un bouilleur de cru, après l’achat d’une récolte de 700kg de poires. Comme le concert a commencé, je pars rejoindre le bord de scène pour jeter un coup d’œil à l’ambiance. Il semble que l’Astrolabe ait quelques défauts de ventilation : je prends une bouffée de chaleur digne d’une bonne ménopause. J’essaie de me désaltérer mais j’ai déjà oublié le contenu de mon verre. Il fait 50°, dans la salle et dans ma gorge. Juste le temps de m’apercevoir que sans surprise, MURKAGE est un groupe viril. Je quitte le sauna au bout de deux minutes. Dans les loges, Martin lutte, Euro bêle et David fait preuve de sa nonchalance habituelle : que ceux qui les ont déjà vus sur scène sachent qu’il a la même voix et le même phrasé indolents dans la vraie vie.

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Et puis c’est le moment fatidique. Parés de leurs plus beaux atours, ils parcourent la coursive jusqu’à la scène, et prennent place sur leurs podiums respectifs. Leur mise en scène à base de lights qui bougent, de faux gazon et de palmiers gonflables a été créée par Thomas Bouaziz, un artiste multimédia que je recroiserai quelques semaines plus tard au concert de REFUSED. Les tubes du premier et du nouvel albums s’enchaînent sans discontinuer. Ceux de La Onda, plus sophistiqués et moins immédiatement rigolos, sont parfaitement taillés pour la danse. Bien qu’un peu tendus et encore un peu empruntés dans leur nouveau décor, le show se passe plutôt bien, entrecoupé des répliques à la grammaire jane-birkiniesque de Boring. Dans la salle, il y a là toute la jeunesse swag d’Orléans : 300 personnes environ. Des filles et des garçons montent sur scène pour slammer et/ou les tripoter. Ils finissent par le traditionnel rappel. Comme ils laissent la place à CHRISTINE, duo électro branché vieux sons de synthés, les choses pas sérieuses peuvent commencer.

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Pendant leur prestation, l’interdiction des cigarettes dans les loges a fait long feu. Après le nuage de vapeur, le nuage de fumée. Les trois compères essaient tant bien que mal de se défaire de leurs chemises qui ont fondu sur eux. C’est l’heure des comptes-rendus, des débriefings et des félicitations. Je m’échappe prendre l’air trois étages plus bas. Alors que je pisse en sifflotant contre un arbre, un jeune arrive. Non content de m’interrompre, il m’interroge sur la raison de ma présence ici. J’aurais dû m’en douter, c’était pour mieux me raconter sa vie après avoir fait semblant d’écouter ma réponse. Il me dit qu’il vit entre Nantes, Orléans et Rennes, qu’il a un cousin qui a un label qui marche trop bien, et qu’il adorerait bosser dans la musique. Je me dis que ça fera toujours quelques lignes en plus dans mon article, alors je lui demande son nom. « Timothée K. Dick. 06 26 80 69 06.
K. Dick, comme l’écrivain ?
Hein ?
… !
… ?
Comment t’écris ton nom ?
C.A.D.I.C. »
Savent rien sur rien, ces jeunes ! Bref, amis professionnels, un petit jeune corvéable qui attend votre coup de fil.

La soirée bat son plein dans la loge, alors que les deux fans de John Carpenter finissent leur set. Une fois la salle vidée, Fred Robbe (aka Bill, le boss de l’Astro) et toute sa troupe nous invitent à vider quelques bouteilles de bulles au bar. C’est là que les choses ont commencé à dégénérer pour le tourneur : le mélange champagne-gnôle n’étant manifestement pas dans les habitudes des fiers et pourtant alcooliques bretons. Pendant qu’on danse façon Mia, Joran, sapé comme Montebourg sur la fameuse couv’ au Moulinex du Parisien, vocifère des généralités toutes personnelles sur sa vie d’Est-banlieusard. Les BEATERS s’éclipsent de temps en temps pour abreuver leurs roadies qui s’affairent sur le démontage méthodique de cette toute nouvelle installation.

Il est déjà 5h. Alors que tout le monde récupère son barda et que l’équipe tente de charger le camion, mon collègue et moi prenons congés et filons à bord de son « petit bolide » vers le Jackotel, où a priori, une chambre nous attend. Après avoir fait le triple de la distance nécessaire à cause des sens uniques du vieux centre d’Orléans, nos coups de sonnette acharnés restent sans réponse et on reste coincés sur le pas de la porte. On passe un bon quart d’heure à évoquer la possibilité d’une tentative de record du monde d’alcoolémie sur l’A10, puis on voit le tourbus de l’équipe nous rejoindre : ils sont passés déposer notre ami à la marinière qui s’est endormi sur la banquette arrière. Un quart d’heure supplémentaire passe avant qu’Euro se rappelle que leur pote Alex, parti plus tôt, a également une chambre au « Jack ». Il vient finalement nous ouvrir en slip : « vous avez de la chance que je sois dépressif et que je dorme pas encore ! » C’est alors que Javoine, ce héros du quotidien, n’écoutant que son courage, décide de passer par-dessus le comptoir pour décrocher lui-même la clé de la chambre qui de toute façon nous était destinée. Un papi hirsute se réveille finalement quand on ouvre notre porte. Coucou. Finalement, après quelques dernières blagues douteuses, il est bien 7h quand M. Le Corre, qui a repris ses esprits, décide enfin de nous quitter. On se dit alors que pour finir en beauté, on va se lever avant lui et partir en lui laissant notre douloureuse.
Mais ô surprise ! Vers midi, on se rend compte que notre camarade de boisson a déjà rendu les clés de sa chambre (que l’on découvre pleine de femmes de ménage) et bien conscients des problèmes de financement de notre jeune magazine, on décide de s’en aller sans payer aussi discrètement qu’on est arrivés, c’est à dire en étant bien sûrs que l’hôtel avait nos noms. J’aurais passé ma soirée avec Javoine, un breton et trois types qui sont un peu comme des canettes d’Orangina : ils passent le fun autour de toi.

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