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TEXTE : ELODIE KOTOMI
PHOTO : GUILLAUME TROUVÉ

Aux prémisses de l’été 2015, on pouvait voir dans le métro parisien une affiche immense annonçant en grand la sortie de l’album Feu et mettant en avant quelques titres comme Égérie ou Reuf. C’est comme ça que j’ai découvert Nekfeu, et cette pub monumentale m’a fait croire à un nouveau rappeur catapulté devant le grand public par une major. Je n’ai pas cherché à écouter, je me suis dit qu’il viendrait à moi bien assez tôt… Alors quand on m’a dit qu’il fallait l’interviewer, j’ai failli hurler à la réunion des éléments contre moi. Mais n’ayant eu vent d’aucun revirement mainstream chez Roadie, j’ai couru ventre à terre me renseigner sur Nekfeu pour comprendre qu’il est bien plus indé que ce que sa promo n’en donne l’air, qu’avec son collectif ils ont créé leurs propres labels, énormément tourné et obtenu une Victoire de la musique l’an passé avec le groupe 1995 – d’où la grosse affiche. Qu’il place des références à Jack London ou Milos Forman dans ses textes, critiques voire dénonciateurs, fustigeant notamment les inégalités sociales. Un rappeur qui dégage une forme d’authenticité, a des lettres et un souci de ce qui se passe autour de lui : au final, ça m’a mis l’eau à la bouche.
J’attendais donc avec impatience le jour de la rencontre, préparée autant que je le pouvais mais ignorant que je n’étais pas au bout de mes surprises. D’abord le lieu, choisi par l’artiste lui-même : c’est pas pour verser dans le cliché, mais c’était pas franchement ghetto dans l’esprit. Un petit café-brocante, endroit absolument charmant faisant probablement déjà l’objet de quelques de billets de blog de déco ou bons plans brunch, rempli de meubles rétros et d’objets aussi variés que colorés, dans une rue minuscule du 5ème arrondissement de Paris. Tenu par des amis de Ken – prénom de Nekfeu dans le civil – le café est fermé aux clients ce jour-là et entièrement voué à accueillir le défilé de journalistes et photographes pressés de publier sur le phénomène au moment où son premier album solo devient disque d’or, trois semaines seulement après sa sortie. À mon arrivée en fin d’après-midi, Nekfeu se fait prendre sous toutes les coutures par un photographe de l’AFP qui affecte un air inspiré et le fait poser dans la rue avec sa casquette, puis sans la casquette, puis de nouveau avec la casquette mais à l’intérieur, et puis à côté des vitraux, tiens ! Comme ça sent la séance à rallonge, je prends le temps de m’installer à une table au calme et commence à imaginer Ken qui, à ses heures perdues, vient prendre un thé bio et une part de carrot cake au comptoir après une séance d’écriture ou une journée passée en studio. La figurine Waïkiki s’est glissé dans l’album Panini de la maison de Candy. Mais l’image se dissipe de mon esprit quand son attachée de presse surgit pour m’apprendre que – surprise ! – nous n’avons finalement que trente minutes pour faire interview et photos contre une heure annoncée au départ et manifestement pas contractuelle.

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« UN RAPPEUR QUI DÉGAGE UNE FORME D’AUTHENTICITÉ, A DES LETTRES ET UN SOUCI DE CE QUI SE PASSE AUTOUR DE LUI : AU FINAL, CA M’A MIS L’EAU À LA BOUCHE »

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« J’AI COMMENCÉ À VRAIMENT ME CONSIDÉRER COMME UN RAPPEUR LES PREMIÈRES FOIS OÙ J’AI FAIT DES CONCERTS »

J’en déduis qu’il nous faut donc nous réorganiser fissa avec Guillaume, notre préposé au chic des photos, pour faire arriver à faire tout ça correctement, d’autant que le mitrailleur pénétré de l’agence nationale commence déjà à empiéter sur notre créneau. Quand je le vois demander à Nekfeu de se placer les bras croisés devant un poster de couple s’embrassant sur fond de coucher de soleil, j’ai un peu envie de lui lancer le jeu d’adresse vintage consistant à placer des petites billes dans des petits trous qui me sert d’anti-stress… Enfin Ken est libéré et s’approche, tout sourire. C’est vrai qu’il est authentique. Il me communique sa détente. Il s’assoit, découvre Roadie. Il parle avec les mains et a le phrasé des lascars des quartiers chauds : un ami le salue, il lui répond « à bientôt ma gueule ». Pourtant dans ce décor, il est chez lui. Je me souviens : on ne naît pas, on devient. Il m’explique son parcours. Ce sont ses amis qui l’ont poussé vers le rap, d’abord comme hobby puis à en faire quelque chose de plus sérieux qu’un « délire de potes », il « [ne disait] pas aux gens : je suis un rappeur, ou quoique ce soit, c’est venu par la suite. » Il a donc commencé en groupe. À 12 ans, il écrivait des textes et improvisait des clashs. Et petit à petit ils se sont mis, avec le S-Crew, à « faire des sons plus sérieusement », à enregistrer et à courir « après les prises de micro. » « Avec la mairie, on a fait notre premier concert en soutien avec Les Sans Papiers, deuxième concert dans un lycée professionnel qui organisait des concerts de quartier, des open mics dans les bars, ça on en a fait des centaines. » « On squattait des espèces d’ateliers de poésie où y avait que des vieux et donc là, y avait un micro, on venait rapper a capella, ça avait aucun sens mais on faisait tout ce qu’on pouvait faire. » Il est né sur scène. « Moi, j’ai commencé à vraiment me considérer comme un rappeur les premières fois où j’ai fait des concerts. » « En groupe, avec 1995, avec S-Crew, on a tourné chaque année. Et on était le groupe qui tournait le plus en France. On était à plus de cent dates à chaque fois, donc c’est vrai que c’est notre dada, la scène. » Pour la tournée de son projet solo, il reste accompagné des membres du S-Crew : « on est en train de faire un gros spectacle. J’ai toujours préféré les scènes d’artistes en groupe. » Mais cette fois, c’est lui qui mène : « c’est juste dans la continuité de nos envies. Les cinq dernières années, je les ai passées à réfléchir à ce que je voulais apporter dans le rap en tant que premier album solo. » Je ne relance pas et n’en saurai pas plus pour le moment mais me promets d’y réfléchir. Cette année ne manque pas de nouveaux rappeurs originaux : Vald et sa maîtrise de l’absurde, les ambiances planantes des PNL, chacun apporte vraiment un truc. Nekfeu, j’ai du mal à vraiment cerner, c’est quoi ? Il embraye : « là, en tournée, je veux amener le truc à un niveau qu’on a jamais atteint en termes de spectacle et tout, j’ai envie que ce soit un vrai divertissement, au-delà du fait que nous on a de l’énergie et que le show va être millimétré, sportif dans la démarche, j’ai envie que ce soit visuellement impressionnant. »

Avec ses groupes, ils ont toujours investi plus d’argent dans les clips et la scénographie que ce que la musique rapportait. Il pense le devoir aux gens : « je me fous de ce qu’on va dépenser ». C’est peut-être mon esprit qui s’est atrophié à force de discours sur l’austérité mais… » Ah bon, c’est possible ? « Ouais, quand t’es passionné. Ben oui, tu trouves toujours un moyen que ça rentre autre part. » Bon, c’est sûr, Ken, c’est pas un survivant. Son rap, c’est pas l’expression de sa galère. Né au milieu des « clones » de la classe moyenne du 14ème, il ne sublime pas par son art les injustices vécues au quotidien. Lui, il se laisse inspirer par les émotions et les œuvres culturelles qui le traversent. Il cite Maupassant, il parle des cours qu’on sèche, bien sûr il a au moins fini son lycée ; mais il se préoccupe des gens dans la misère, il sample l’Abbé Pierre. Il attire l’attention du Christ sur ce qui se passe ici-bas. Est-ce donc ce qu’il voulait apporter au rap ? Il va partir en tournée dans le monde avec ses quinze potes, c’était son « but ultime » : on n’est certes pas là dans des préoccupations liées à la nécessité. Mais Ken vit son rêve, il est « super content », et on ne peut que l’être pour lui, c’est chouette quand ça marche pour quelqu’un d’enthousiaste. Il en veut. Il gère l’exportation du projet et ses suites : un morceau avec Masta Ace, un autre avec le beatmaker Shuko. « J’ai déjà enregistré quelques morceaux à L.A. J’aime l’idée de recommencer du début dans un pays. Et puis quand on s’entend bien sur la musique, la langue devient secondaire. » Oui, quand on est un peu loin de ce qu’on dénonce et que ce n’est pas le message qui prime…
Ce qui est un peu triste au fond, c’est que c’est peut-être pour ça que ça marche si bien et qu’il est programmé pour le Festival FNAC Live quelques jours après. Parce que devant la Mairie de Paris, on n’aime pas trop les émeutes, les vrais gens qui galèrent, ça fait désordre. Mais si je ne m’attendais pas à un soulèvement de masse après avoir creusé un peu, je m’étais au moins préparée à un show millimétré de ouf à l’américaine et là, stupéfaction : des petites chorégraphies de gauche à droite et des fumigènes ! On est gâtée. Ceci dit, ça a l’air de rendre dingues les jeunes filles des deux premiers rangs devant la scène qui connaissent déjà toutes les paroles. Il faut dire que sur scène, Nekfeu s’enflamme, les années de scène, d’open mics et d’improvisations parlent et l’énergie promise est là. Humainement, c’est généreux. Ça doit être ça, son truc à lui. Y’a pas à chercher plus loin. Et puis chez Roadie, un live déchaîné, on n’a jamais refusé. Alors ça donne envie d’y croire, au gros spectacle super travaillé sur sa tournée à lui, et – pourquoi pas – de penser qu’on n’est sûrement pas encore au bout de nos surprises…

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