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EXTRAIT DU ROADIE N°4 - 2013
TEXTE : DIRK FRIMOUT

Fin août, dans le bureau de la rédac de Roadie, on est réunis pour parler du prochain numéro. Javoine nous raconte la Belgique, et les virées avec Yogi, aka Guillaume Trouvé. Chacun y va de son idée pour le prochain numéro, plus de rock, pas assez de sueur, trop de reports de concerts. Les débats sont vifs, passionnés et parfois éclairés. On me demande qui je vais interviewer pour le sujet du personnage et de son véhicule. J’ai beau traîner dans les garages et autres endroits huileux, pas la moindre idée. Le rédac chef m’aime bien, même si il fait un peu la gueule, il sait que je finirai par trouver la bagnole et le mec qui va bien derrière son volant.
Comme d’hab, de mon côté, je suis un peu au fond de la classe. Je pense surtout à mon anniversaire de mariage le lendemain. Ou plutôt c’est mon smartphone qui rappelle à ma mémoire cet événement. Mon téléphone à la pomme me donne aussi accès à la toile : je surfe. Les débats roadiesques se font plus lointains, mon esprit quitte la pièce. J’apprends en wikipédiant que ce sont nos noces de cuir que nous fêtons. Pas mal d’idées plus ou moins avouables me passent par l’esprit sur ce que la rencontre de l’univers amoureux et du cuir peuvent engendrer. À ce point, il faut que je vous parle de ma douce. Elle est évidemment belle et formidable, elle vient d’un pays où l’on boit de la vodka. Elle a connu la chute d’un empire. Elle vit en France depuis quelques années seulement et ne comprend pas le Street-Wear. Elle est un peu old school de ce côté là. Bien qu’on ait eu de longs débats à ce sujet et quelques prises de bec philosophiques et politiques quant à la representation de la place de la femme dans nos societés modernes, pour elle, une femme se doit d’être ultra féminine. Maquillage et talons sont de rigueur en toutes circonstances, ses longs cheveux bruns, tombant sur le dos nu de ses robes fourreaux, ses bas noirs et ses talons de neuf centimètres ont souvent raison de la partie la plus testostéronée de mon cerveau.
« On a qu’à envoyer Frimout ». D’un coup d’un seul, mes pupilles rétrecissent et mon attention se reporte sur ce qui se passe autour de moi. Javoine a réussi pendant mon absence momentanée à faire passer sa passion pour l’indus au comité de rédac. Il a encore plein de papiers à rendre et ne pourra pas faire celui sur le concert de Nine Inch Nails à Rock en Seine le lendemain soir. Pour une raison qui m’échappe encore, tous les regards se tournent vers moi. De retour à mon domicile conjugal, j’explique à ma chère et tendre que pour notre anniversaire de mariage j’ai eu une super idée : on va aller voir un concert de Trent Reznor avec 45 000 autres personnes. Romantique non ? Je m’attends à une volée de bois vert, suivie d’un long moment d’abstinence. Et bien non, son visage s’éclaire, et elle me dit : « Nine Inch Nails are back ? [ndlr : génial] Autant dire que cette journée est pour moi une suite de surprises aussi étranges qu’éprouvantes. Parce que pour tout vous dire, je n’ai pas eu le cran d’avouer à l’équipe du magazine que NIN, ce n’est pas du tout ma came, et qu’à part appartenir à la génération qui a vu le groupe grandir, je n’ai, en fait, jamais vraiment écouté leur musique. J’ai été pris d’un syndrome assez classique de certaines personnes du monde de la musique. On n’avoue jamais ou rarement ne pas connaître tel artiste, ou tel label. Le Syndrôme de “ah oui je vois”.
Elle me dit : “Tu ne connais pas NIN ? Trent Reznor est un terrible (avec l’accent russe le mot résonne dans l’air…). Au début pour sa première démo, il a enregistré seul tous les instruments, la nuit dans le studio où il travaillait comme concierge. Tu savais qu’il a envoyé bouler son label pour redevenir indépendant, que ça s’est mal passé et qu’il a enregistré plein de morceaux sous d’autres noms ? Toi qui aime le reggae, tu devrais quand même savoir qu’il a travaillé avec Adrian Sherwood sur son premier album.” Les mandibules m’en tombent. Le plus incroyable est de me rendre compte que la belle brune à talons avec qui je partage ma vie a été une punk gothique anti-soviet. Elle me remontre quelques photos d’elle ado à l’époque de la perestroïka. Jean déchiré et blanchi, t-shirt de Bloodhound Gang oversize découpé façon Madonna époque « like a virgin », rangers, maquillage et ongles noirs. « À l’époque les vidéos américaines arrivaient en masse et en Russie, on avait un appétit fou, on voulait tout connaître à fond. On s’échangeait tout. C’étaient des copies-pirates un peu pourries, mais j’ai même eu “Closure”, le coffret de vhs avec la vidéo de « Sin » interdite a l’époque parce que c’était considéré comme du porno…”
A ce moment-là de notre discussion, je retombe amoureux de mon épouse. « Une autre vidéo a été interdite, celle de « Happiness in Slavery », simulacre sacrificiel païen sado maso industriel, dont les images en noir et blanc atténuent à peine la violence. « Tu sais que Trent Reznor a loué le manoir de Cielo Drive où Charles Manson a vécu pour y faire son studio d’enregistrement ? Il l’a appelé « Pig » en référence au mot écrit avec du sang sur la porte d’entrée de la maison où Charles Manson et ses compagnons ont assassiné Sharon Tate, l’épouse de Roman Polanski. »
La passion avec laquelle elle me raconte toutes ces histoires, vidéo clip sur le net pour mieux appuyer sa narration fait naître chez moi des émotions allant du dégoût à l’excitation, de la peur à l’envie. Bienvenue dans le monde de NIN. Le lendemain direction Saint Cloud, invitation presse à la main, on entre en passant devant le musée national de Céramique de Sèvres. L’évocation de la légèreté d’un décor fleuri sur une faïence jaunie provoque un léger clash dans mon cerveau qui, depuis la veille au soir, est resté branché en mode indus, noirceur, et profondeur d’âmes torturées. La plaine où l’immense scène est posée se remplit de monde presque aussi vite que mon estomac de houblon. Le public est un mélange de festivaliers curieux, de fans de la première heure et de plus jeunes qui arborent le t-shirt au
logo mythique du groupe.
Trent Reznor avait annoncé que NIN c’était lui et lui seul, que les musiciens qui l’accompagneraient sur la tournée pour présenter le nouvel album à venir seraient inconnus dans l’histoire du groupe. J’appréhende un peu ce concert. Une heure et demie d’indus, par une soirée fraîche et humide annonciatrice d’un hiver aux portes de Paris, me raidit un peu. Le concert commence sans un mot du chanteur pour le public, pas même un « Bonsoir Paris ». On rentre directement dans le vif du sujet. La silhouette des musiciens se détache sur un mur d’écrans bleus très sobre, c’est beau, l’univers est soigné, pas d’images effrayantes ou de stroboscopes de l’enfer pour provoquer l’écoeurement. Les titres plus anciens s’enchaînent, tout est millimétré. Reznor fascine. Le groupe fait le tour de la discographie et passe de morceaux très indus à du métal plus mélodieux. Il y a des moments presque doux, envoûtants. Je me laisse complètement emporter. Le show au départ dépouillé, se complexifie. Sans à-coup, les écrans se déplacent lentement. La scénographie se met en place, langoureuse et hypnotique. Les morceaux s’enchaînent rapidement. Pas de temps mort, on est en festival. Après une heure de show la fin s’annonce déja. Derniers mouvements des machinistes, Trent Reznor, en gros plan sur les écrans, semble pris d’une passion furieuse et intériorisée quand il chante «Hurt ». Les images sur scène se densifient et s’assombrissent, passant d’insectes en gros plan à d’apocalyptiques champignons atomiques. La musique et le temps s’arrêtent quelques secondes, le silence se fait ensuite. Je suis vidé, le concert m’a transporté. Je veux partir, me recroqueviller et chercher de la tendresse ailleurs.
Mon anniversaire de mariage est réussi. Mon aimée est aux anges. Elle veut revenir le lendemain voir System Of a Down. Elle commence à me parler longuement de l’Arménie et de la gentillesse des Arméniens. Je l’écoute, un peu ailleurs, encore dans les résonances sombres de Reznor. Je croise Javoine, un sourire scotché au visage, «c’était génial, ce festival est terminé. On ne verra rien de mieux cette année».

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