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TEXTE & PHOTOS : JULIEN BARRET

Un jeudi soir de mai, il y a foule sur la place Fréhel, au croisement de la rue Julien Lacroix et de la rue de Belleville. Cela fait maintenant 12 ans que Pilote le hot, pionnier du slam en France, y a installé son bar Culture Rapide, avec sa terrasse et son jardin partagé dédié au street art. À partir de 21h ont lieu deux rounds du Grand Slam national qu’il organise depuis 2004. Des équipes de quatre poètes issus de neuf bars de Paris, Marseille, Bruxelles, Rennes ou Vernou-la-Celle-sur-Seine vont s’affronter. Pilote le Hot entame son antienne à tue-tête en rappelant les règles du slam, façon de planter le décor à l’arrache sous les huées du public.

 » Vous assistez aujourd’hui à un slam de poésie. C’est une compétition inventée dans les années 80 par un ouvrier du bâtiment nommé Marc Smith, dans laquelle des poètes vont vous présenter des œuvres originales en étant notés par cinq membres de l’audience. Les poètes ont trois minutes pour dire leur texte et ils peuvent le faire accompagnés par un membre de leur équipe, c’est alors un poème collectif. Nous encourageons les juges à noter les poètes selon les mêmes critères et en mettant de côté leurs préjugés – Nique les préjugés c’est des teupuhs ! – Laissez-moi vous présenter nos cinq juges… Vous pouvez les applaudir. Faites leur savoir ce que vous pensez de leur travail, y compris en les huant, mais soyez respectueux dans votre exubérance. Car il n’y aurait pas de slam de poésie sans eux, mais seulement une lecture du cercle des poètes disparus dans la cave de la bibliothèque de la banlieue de chez ta tata !  » 

La façade Culture Rapide par Julien Barret

Locaux de Slam Productions par Julien Barret

L’ambiance est chaude, plus encore que lors du slam du mardi soir à Culture Rapide. Les poètes entament leurs performances et les séquences s’enchaînent selon un rituel très rodé. Ainsi, chaque fois qu’un juge met une note de 8,6, tout le monde crie « 8.6, 8.6 », en référence à la fameuse bière de caractère ! Et quand Pilote enlève des points aux poètes parce qu’ils ont dépassé les trois minutes réglementaires, il se fait huer selon un échange de répliques où le public connaît sa partition :

– Pilote : « J’enlève 1/2 point toutes les dix secondes supplémentaires »
– Le public : « Ouuuhhh ! »
– Pilote : « C’est la loi »
– Le public : « Nique la loi »
– Pilote : « La loi c’est moi »
– Le public : « Alors nique-toi !»

Le discours est rodé et il n’a pas changé depuis au moins 2006, lorsque je fréquentais assidûment cette communauté de slameurs. C’était alors la vogue de Grand Corps Malade, aussi médiatiquement populaire que décrié dans le milieu. C’était l’époque où Paris offrait des soirées slam chaque soir, parfois même plusieurs. À l’époque, Pilote m’avait envoyé avec quatre acolytes en périphérie d’Aurillac faire du slam chez l’habitant. Nous étions cinq serrés dans la R5 : au volant il y avait François, perdu de vue, Grégoire Pellequer, toujours actif sur la scène actuelle, le regretté Angel Pastor qui entonnait des chants anarchistes catalans et participait au Grand Mezze d’Édouard Baer et François Rollin, enfin Jaco, vainqueur par équipe du Grand Slam National 2007 et aujourd’hui MC vedette du groupe Odezenne.

Pilote le Hot doigtant l'objectif par Julien Barret

« Sans les juges, il n’y aurait pas de slam de poésie mais seulement une lecture du cercle des poètes disparus dans la cave de la bibliothèque de la banlieue de chez ta tata ! »

Une table en terrasse de Culture Rapide par Julien Barret
Poème C'est joli Belleville par Julien Barret
Le cabaret C. Rapide par Julien Barret

L’initiateur du slam en France

Pilote prétend être l’initiateur du slam en France, il a déposé la société Slam Productions. Son ancien collègue, Tsunami MC, s’est séparé de lui pour créer Planète Slam, puis King Bobo a lancé Universlam. Aujourd’hui, le paysage slam français reste cet espace atomisé entre chapelles rivales, un peu comme une religion divisée entre autant d’écoles concurrentes semblant à chaque instant prêtes à une nouvelle parthénogenèse. Attention, entendons-nous sur le mot slam car Pilote le hot, à la tête de « Slam production », est extrêmement attentif – sinon paranoïaque – quant à son usage et à son interprétation. Il ne tolère un seul emploi du mot, dans son sens strictement étymologique, tel que l’a défini Marc Smith à Chicago en 1986. C’est-à-dire que slam vient de schelem (bien que l’anglais slam signifie claquer) et qu’il s’agit d’un tournoi de poésie : il n’y a donc de slameur que lorsqu’il y a tournoi de poésie.

Souvenir du métro

Il y a 25 ans déjà, je voyais parfois Pilote le Hot dans le métro déclamer du rap a cappella, boaster ou busker parmi les voyageurs. « Je connaissais tous les mecs dans le métro, j’ai mangé avec ça pendant sept ans. En gros, quand j’avais des trucs à faire, par exemple une démarche administrative à Opéra ou du shopping à la Défense, je prenais le métro et je me faisais de la thune sur le chemin. Ça me rapportait deux fois plus que ça m’aurait coûté en prenant un taxi. » Il habitait alors un petit appart à Belleville, après avoir dormi plusieurs années dans des squats de la capitale, comme l’Hôpital éphémère. A 14 ans, il avait quitté la maison familiale d’Aubervilliers, une ville dont il ne garde que des mauvais souvenirs. « Pour avoir vécu la misère sociale et culturelle en banlieue, je préfère être à Paris. La banlieue, c’était l’ennui pour moi. » Aujourd’hui, donc, il ne quitte plus Belleville où il a recréé son propre village et où il a ancré son Grand Slam national. Avec une obstination imparable, il continue à organiser des événements fédérateurs qui sortent la poésie du petit « cercle des poètes disparus dans la cave de la bibliothèque de la banlieue de chez ta tata ! »

Dans les locaux de Slam Productions par Julien Barret
Il faut se méfier des mots par Julien Barret