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TEXTE : MARC JAVOINE
PHOTOS : GUILLAUME TROUVÉ

La hype relative et la gloire naissante amenée par ma visibilité journalistique m’avaient permis d’infiltrer le fleuron de ceux qui font la pluie et le beau temps pour les groupes de musique dans les régions de France. Rejoindre le cercle de ceux qui chaque année, accompagnent sur le terrain leurs favoris du moment, leurs poulains amplifiés, dans la promotion de leur musique, dans la rencontre de ces jeunes artistes avec les acteurs de l’industrie du disque et de l’artisanat du spectacle. Nous étions en groupe, une vingtaine, postés en cercle sur des tables d’école, dans une grande salle froide volontairement tenue dans la pénombre. De timides rayons de soleil perçaient à travers les larges fenêtres qui dominaient le canal Saint-Martin. Je me revois encore, lors d’un tour de table éliminatoire, être interrogé au sujet de la formation, après avoir survolé un ou deux morceaux, observé une vidéo des protagonistes sur scène, et m’être dûment renseigné sur eux au préalable. J’étais assis à droite d’un des pontes de la Chanson, éminent directeur d’une véritable institution de banlieue reconnue pour la qualité de son engagement à soutenir et diffuser le gaulois dans le texte. Alors que j’avais collée sur le front l’image du trublion un peu trop rock n’roll, et peut-être la fâcheuse réputation de ne pas laisser ma langue dans ma poche, mais aussi le regret fréquent de ne pas la tenir plus en assemblée : je répondais : « je crois que j’aime bien, il y a un truc. Ils ont le vent en poupe. C’est de la chanson mais c’est rock, c’est en français mais c’est bien écrit. Ça fait plaisir de voir des groupes comme ça, non ? Ça a l’air encore un peu vert, ça frémit, mais c’est aussi plutôt prometteur, non ? Je préfère que ce soit très inspiré de Dominique A, Noir Désir ou Bashung, plutôt que ça ne m’évoque Christophe Maé ou Soprano. Et puis, toutes esthétiques confondues : ils ont l’air au-dessus de la mêlée, non ? »
Quelques mois plus tard, Radio Elvis se produisait à midi parmi la trentaine de groupes retenus pour participer au célèbre tremplin national, devant un parterre de professionnels, programmateurs et responsables de labels venus faire leurs courses, journalistes en quête de nouveautés, et divers publics curieux. Le groupe n’avait pas encore sorti Les Moissons – son deuxième EP –, ni même Les Conquêtes – son premier album –, mais faisait déjà preuve d’une incroyable maturité. L’interview dans mon dictaphone date du 28 avril 2015. Je me souviens, c’était en fin d’après-midi. Elle commence par une double excuse de ma part : je suis arrivé seulement sur le dernier morceau de leur set. Difficile donc d’échanger avec eux sur ce qu’ils ont donné ce jour-là. Pire encore, je leur demande de bien vouloir me pardonner pour mon retard d’une heure à cette entrevue. L’apéro pro aux saveurs de nos terroirs et les fiévreuses discussions autour des prochaines valeurs sûres avaient eu raison de ma ponctualité. C’était sans compter sur la pugnacité de la charmante et dévouée attachée de presse du label qui me rappelait à l’ordre, et à ce rendez-vous attendu avec une perle qui commençait tout juste à devenir convoitée. Deux ans et une Victoire de la Musique plus tard, un journaliste en retard n’aurait peut-être pas un égard si indulgent et si bienveillant. Dans une petite loge de l’auditorium de Bourges, le trio élégant et courtois m’accueille avec malice, le temps pour eux de me raconter leur parcours à ce jour, et la vision de leur développement. Je sais que le temps m’est compté : pour les questions bateaux, je lirai la bio. Je veux savoir comment ils s’affranchissent des codes de la chanson pour lui insuffler une revisite rock, moderne, et singulière. Venons-en directement au cœur du sujet qui noircit les lignes de Roadie : le concert. Leur réponse à ma première question est certainement celle de n’importe quel groupe en début de carrière, pas encore rincé par des années de tournée, pas encore aguerri à des mois de studio. Je suis face à Pierre – chanteur et guitariste –, Colin – batteur –, et Manu – guitariste –, et je leur demande s’ils voient le concert comme un axe de développement pour leur projet. Pierre me répond avec assurance : « Dès le début on s’est dit qu’on ne refuserait aucune proposition de date. On voulait jouer à tout prix, on allait partout où on voulait bien de nous. Ça nous a permis de trouver un tourneur. Mais développer le groupe passe aussi par le disque. C’est complémentaire. On ne peut pas encore vraiment se prononcer sur l’expérience studio, on te dira la prochaine fois. » C’est donc ça la prochaine étape pour nos trois mousquetaires du rock : enregistrer leur premier album. Je leur demande comment ils s’y prennent : « On a le sentiment de préparer le disque sur scène. On en profite pour tester des nouveaux morceaux, qu’on gardera ou pas. On se décide en fonction de comment ça passe avec le public, et comment on se sent dans les morceaux. La scène nous permet de savoir si le morceau est bien calibré, ou si il faut rebosser un refrain, reprendre un pont. Tous nos concerts sont enregistrés. On les réécoute dans le camion. » Je leur pose la question de savoir comment il compose, qui écrit les chansons, comment elles s’articulent. Pierre embraye précieusement « Je rapporte souvent un guitare/voix, parce que j’en ai pas mal en réserve. Tous ces morceaux que j’avais en réserve nous ont permis de nous trouver et de nous construire autour d’une structure, de fabriquer notre son, l’empreinte qu’on veut laisser sur celui qui nous écoute. Étrangement nos meilleurs morceaux sont ceux qu’on a composé très vite.» La spontanéité serait donc l’ingrédient secret de la potion magique de Radio Elvis. Pierre revient sur le concert, et sait déjà comment mener leur barque : « En ce moment on est en train de réfléchir aux lumières. On n’a toujours pas de mec qui nous suit. On est encore une découverte, tout ça reste encore à petite échelle. Mais maintenant on a passé un cap, la lumière, c’est important, ça permet de créer un imaginaire, de mettre en valeur les morceaux. »
Pierre poursuit le constat sur leur niveau actuel, regarde les kilomètres déjà parcourus, avec déjà dans la tête ce concept de conquérant qui laissera son nom à l’album : « On est super contents. Avec un EP 4 titres, qu’on a fait y’a deux ans, qui était vraiment l’acte de naissance du groupe, on arrive à avoir une tournée de quasiment cinquante dates, sans album. C’est des conquêtes à chaque salle. C’est cinquante personnes, tu vois c’est pas des stades. Mais c’est cinquante personnes qui sont contentes, qui viennent à la fin acheter notre disque, qui en parlent, qui reviennent, qui nous suivent sur internet, etc… On va chercher le public un à un, c’est long et fastidieux, c’est hyper riche et c’est hyper fatiguant, mais c’est tellement cool, quoi. C’est ce qu’on aime. »
On en vient à parler de l’usage de la langue française dans leur chanson, parce qu’on a l’impression que les nouvelles générations sont plutôt décomplexées à ce propos. Est-ce que c’est un choix de leur part, ou quelque chose qui s’impose à eux ? On évoque la loi Toubon. Je développe un point de vue : on ne devrait pas avoir de contrainte sur la langue dans laquelle s’exprimer. On oriente ainsi la production, et on participe de la création du goût de l’auditeur. On perpétue la variété, là où les anglo-saxons ont la pop-music. Pierre objecte : « Être variét, ça veut dire que ça marche. Nous on veut bien être variét. Ce qu’on fait n’en est pas très éloigné. On dit que ce qu’on fait est indé, parce que la prod est indé. Noir Désir, l’Homme pressé, c’est de la variété. » Ça tombe bien qu’il me parle de Nwar Dez, celui-là, j’avais l’intention de l’amener sur la piste de leurs influences. On a tout lu dans la presse : Higelin, Thiéfaine, François and the Atlas Mountains, Radio Elvis conjugue avec brio le meilleur des guitares rock et l’énergie noble de la langue française. L’articulation du chanteur est parfaite.

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« NOUS ON VEUT BIEN ÊTRE VARIÉT. NOIR DÉSIR, L’HOMME PRESSÉ, C’EST DE LA VARIÉTÉ »

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« ON VA CHERCHER LE PUBLIC UN À UN, C’EST LONG ET FASTIDIEUX,C’EST HYPER RICHE ET C’EST HYPER FATIGUANT, MAIS C’EST CE QU’ON AIME »

Pierre avoue aimer entendre précisément le texte d’une chanson, pour sa compréhension. Sur des intonations, des phrasés, des rythmes, je retrouve la marque de Bashung, ou plus évidemment encore, de Dominique A, dont Pierre ne reniera pas l’influence. « Quand j’écoute, je suis assez obsessionnel. J’ai beaucoup écouté Dominique A pendant un an. Intensivement. J’ai fait des fixettes sur quelques morceaux. C’était avant le groupe, je commençais à rompre avec une écriture un peu compliquée, je ne savais pas trop comment m’y prendre, et Dominique A m’a montré la voie. » Pierre qualifie ses textes de « symbolistes », qui ne sont pas des narrations, « mais plutôt des évocations d’images ». Il enchaîne : C’est aussi à cette époque où je me suis vraiment ouvert à la littérature. Feu ! Chatterton sont dans une veine un peu baroque, romantique. Nous on est dans un truc plus nouveau roman, plus elliptique, plus imagé, où tout est important. On ne décrit pas des sentiments, mais on tire une métaphore d’un rayon de soleil. » Au soleil, Radio Elvis a envie de s’y exposer, quand on leur demande comment ils s’imaginent faire des concerts à l’étranger, et si ils ont un quelconque espoir de développement international alors qu’ils chantent en français : « Jouer dans la francophonie ça serait déjà chouette. Réunion, Martinique, Guadeloupe, Québec, Belgique, Suisse, Luxembourg… Mais j’aimerais bien aussi avoir une carrière anglo-saxone. C’est un truc qui m’impressionne énormément, comme Moodoid, François & the Atlas Mountains, Melody Echo Chamber, qui arrivent à changer de continent comme ça, qui sont comme un poisson dans l’eau, déjà parce qu’ils n’ont pas la barrière de la langue, qui sont chez eux partout. Je ne suis pas forcément super à l’aise en anglais. » Puisque Pierre me parle d’artistes français qui lui sont contemporains, j’essaye d’en savoir plus sur ses goûts. Il me fait part de son admiration pour un auteur dont je connais bien l’œuvre. Et pour cause… « La carrière de Murat me fait rêver, il a tout vécu, il a ce côté ultra-médiatique, vendre du disque à fond dans les années 80, puis maintenant un côté très indé, reclus chez lui, un vrai côté artisan. C’est le seul à faire ce qu’il fait. C’est presque de la musique traditionnelle maintenant. Parler de la paysannerie, de la France profonde, c’est des thèmes qui sont courageux. » Je lui accorde tout l’amour que je voue notamment, moi l’auvergnat, à Mustango, ou à des chansons comme Col de la Croix-Morand. « On va jouer à la Bourboule après demain » rétorque Pierre avec prétention. L’entretien se termine sur des bons vœux réciproques, avec l’espoir de voir rapidement cet entretien publié dans un nouveau numéro de Roadie, version papier… Les Franco de La Rochelle, La Cigale, les Vieilles Charrues et de nombreuses autres scènes voyaient Radio Elvis se produire, tandis que l’avenir du magazine – et donc de l’article – se trouvait compromis. Le premier album du groupe paraît le premier avril 2016. Radio Elvis continue son bout de chemin, et tourne inlassablement. Le projet Roadie réamorcé en format web, l’article sur le groupe parisien reprenait une raison d’être. Afin de compléter le papier – façon de parler depuis qu’on est online, je me suis dit qu’il pouvait être sympa d’y associer un compte-rendu critique d’un concert en région. J’ai donc pécho deux places pour ma reum et son keum. Je leur ai clairement exposé la mission, qu’ils ont tous deux accepté avec enthousiasme. Ils se sont donc rendus donc à Sémaphore – sorte de phare qui défend les côtes des attaques maritimes, mais aussi salle de concerts dont la prog est très orientée chanson, située à Cébazat en Auvergne. Tous les ans s’y déroule un festival international dédié à la francophonie, sous un petit chapiteau d’environ 200 places. Le lendemain, au saut du lit, j’ouvre mon ordi, je checke mes mails, et je tombe sur ce rapport télégraphié, en mode live-tweet. En fait l’article aurait pu s’en tenir là. Tout était dit : « 18h STOP heure inhabituelle pour un concert STOP convient bien après une visite des cuisines IKEA STOP ne sommes pas dans le Sémaphore STOP mais sous un chapiteau STOP grandeur de salle qui procure plus d’intimité avec les artistes STOP NOUS N’ÉTIONS SUR AUCUNE LISTE D INVITATIONS STOP mais no soucis pour entrer STOP Merci à l’équipe locale STOP sommes un peu surpris par la moyenne d’âge du public STOP 35-40 ans environ STOP on s’attendait à plus jeune STOP résultat de la volonté des organisateurs STOP pour motiver un large public STOP sommes assis sur gradins semi-circulaires STOP ou dans la fosse STOP le groupe entre en scène STOP trois musiciens seulement STOP chanteur au look à la Hubert Felix Thiefaine STOP jeune avec petites lunettes rondes STOP le trio est une locomotive  STOP entraînant un wagon de spectateurs-voyageurs STOP dans un train d enfer STOP beaucoup d énergie STOP au premier arrêt en gare STOP les vestes tombent STOP les spectateurs se mettent debout STOP chansons aux paroles oniriques STOP thème reste souvent le voyage STOP dans le temps et l’espace STOP tantôt musique de haute tension STOP tantôt des ballades à la limite du planant STOP Le choix de la langue française STOP de ses variations métaphoriques et poétiques STOP leur permet d’exprimer les émotions STOP qu’ils nous font partager STOP bel exemple pour s’engager STOP dans cette voie ouverte STOP par Bashung et Dominique A STOP pour ne citer qu’eux. » Depuis, Radio Elvis a gagné une Victoire de la Musique. On leur en souhaite encore, des grands soirs, et même tout le bonheur du monde.

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« ON VA JOUER À LA BOURBOULE APRÈS-DEMAIN »