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TEXTE : DIRK FRIMOUT
PHOTO : SHANDOR POSCH

Il fait beau. Renvoyant comme d’habitude à plus tard l’écriture de mon papier pour Roadie, je veux aller me balader. De toute façon, je n’ai pas de sujet. J’ai beau trainer les événements les plus improbables : ici un rassemblement de skateboard électrique, là une manifestation d’anciennes à moteur 2 temps — j’ai même fait un tour dans une compétition de bourrins, au cas où un artiste se baladerait sur un canasson pour trouver l’inspiration. Je suis à cours d’idée. Je ne croise aucun artiste, musicien ou autre troubadour pour abreuver ma chronique dans le mag. Étrangement le rédac chef ne me harcèle pas. Il devrait car le printemps qui montre le bout du nez provoque chez moi des montées d’hormones qui me poussent à me retourner sur toutes les paires de jambes, me rappellant qu’il temps de remettre les motos sur la route. Je me concentre donc sur l’important : sortir d’hivernage ma vieille Ducati 750SS. Je mets en charge la batterie, je checke le niveau d’huile, les pneus, les carbus : tout à l’air bon. Je mets la clef dans le trou, rotation à droite, suspense… Les voyants s’allument. Je pousse le bouton du démarreur, et là rien de plus qu’un toussotement rauque, digne d’un fumeur de cigares asthmatique vivant au bord du périph’ parisien. Je recommence, le moteur s’ébroue, et puis plus rien, plus de jus, tout s’éteint, le vide… Un calme pesant se répand dans le parking souterrain. Ma bécane est un peu comme un vieux clebs qui veut plus jouer à la baballe, triste à faire chialer dans les paddocks. Je suis bon pour y passer plus de temps. Avant de m’énerver et de pester contre l’Italie comme un footeux en pleine coupe du monde, je fais l’inventaire des deux roues à ma disposition. La Kawa n’a toujours pas de papiers, et en ce moment y’a un flic à chaque feu rouge, ça pousse comme de la mauvaise herbe. La Buell attend un boitier DCI qui doit venir d’outre-Atlantique, et je ne sais pas pourquoi mais en ce moment quand on me parle d’Amérique, j’ai la nausée. Il ne me reste plus qu’un vélo. Pas un mauvais vélo, mais un vélo quand même. Je pose mon cuir qui me sert un peu au niveau du bide et je me dis que ça ne pourra pas me faire de mal d’aller pédaler un peu.

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UN VIEUX LOUP DE CLUBS, À L’OEIL TOUJOURS BRILLANT ET AU SOURIRE TOUJOURS VAILLANT

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J’enfourche la bicyclette et fend la bise à belle allure, l’air me fouette le visage et mes poumons ventilent. Je descends le boulevard vers Stalingrad avec l’objectif de rejoindre les bords du Canal de la Villette. Rapidement je suis à la peine, c’est plus dur et mes cuisses chauffent. Je pose pied a terre et me dis que ce n’est pas bon d’arrêter de faire du sport. Je me rends compte que j’ai un pneu à plat, et bien sûr pas de quoi réparer. Journée de merde… Je marche et je vois un peu plus loin un magasin de vélo. Je rentre dans la boutique et la première personne sur qui je tombe, c’est Shandor Posch, un vieux loup de clubs, à l’œil toujours brillant et au sourire à jamais vaillant, que j’ai croisé dans les meilleurs teufs de ces deux dernières décennies aux heures les plus indues. On échange les politesses de rigueur et le mécanicien du shop arrive avec un Croix de Fer de chez Genesis, un vélo comme on en voit peu, je me dis que si le gars Posch aime autant la musique et les belles mécaniques, j’ai peut être un sujet, je biche et lui saute sur le paletot : je ne vais pas laisser filer un bon papier. La journée se serait-elle enfin décidée à me sourire ? J’apprends que Shandor prépare pour la troisième fois la transcontinentale, la course de vélo en solitaire la plus extrême qui soit. C’est la route du Rhum en biclou, un truc pour des gens un peu à part. Ce qui n’a rien d’étonnant, Shandor à toujours pris les chemins de traverses, et pas forcément dans le même sens que tout le monde. Je laisse mon allonge-gambette à l’atelier, le gars me dit de passer le chercher dans une heure. J’invite Shandor à déjeuner au bistrot du coin. Chez Jeanine, il y encore une odeur de tabac froid alors qu’on n’a plus le droit de fumer depuis 10 ans, tout est en formica et les photos aux murs racontent les gueules des gars de l’est parisien. Quelques cadres de travers, que personne ne pense à redresser, laissent voir la couleur plus claire de la peinture d’origine. Ce n’est pas chic mais les grillades sont bonnes. On commande et ça me rappelle que j’ai rencontré Shandor aux soirées « Grill » qu’il organisait avec Mathieu Dozol, aka Mathieu 1000, l’autre moitié de leur duo CHEF.

Je m’intéresse à ses débuts dans la musique. Gamin il est hypnotisé par les trompettes de Dizzy Gillespie et de Miles Davis. En contrepartie de l’achat de l’instrument, on lui impose le conservatoire. C’est d’ailleurs là, Rue Chernoviz dans le 16ème arrondissement, qu’il rencontre Mathieu. Ensemble ils font de la musique, du skate et toutes les conneries possibles de l’adolescence. Comme pour beaucoup, il perd de vue le pote de ses quatorze ans sans vraiment savoir pourquoi. Patrick, de son vrai nom, s’émancipe très tôt du foyer familial. Il vit de mille petits boulots partout dans la capitale. Une de ses copines l’amène au Boy, où il découvre pour la première fois Laurent Garnier au début des années 90. Avec sa jeune épouse il créé une marque de vêtements, la Triperie. C’est avec la mode et le skate qu’il rencontre la communauté musicale cool de l’époque. Pedro Winter, les Daft Punk, Falcon, Dimitri from Paris, Jesse Crab, Gilbert, tout le monde se croise dans les fêtes des uns et des autres, du mercredi au Rex avec les soirées Hip Hop de David Guetta, aux soirées Prozac, ou aux soirée Respect de David Blot et Frédéric Agostini. Ce sont les débuts de la French Touch. Shandor connait tout le monde, dans un tout petit milieu qui peine à cette époque à rassembler quelques centaines de personnes à chaque événement. Sa passion reste ancrée dans le jazz et il « trouve » à la Fnac de la rue de Rennes de quoi nourrir ses oreilles, jusqu’à ce qu’il se fasse cambrioler à son tour et que toute sa musique s’envole. Parce que ces potes montent des labels d’electro et lui filent des disques, il rachète la platine Mk2 de son cousin. Shandor commence à collectionner les disques de musique électronique et continue de trainer aux soirées parisiennes de l’époque. Son épouse est bosniaque et en 1995, au sortir de la guerre, alors que sa famille a été dispersée aux quatre coins de la planète, Patrick l’accompagne à Sarajevo et découvre la désolation dans laquelle la guerre a laissé la ville. Il décide de s’improviser organisateur de soirée et de redonner de la vie à ce pays qui se reconstruit à peine.

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SHANDOR AIME LE RISQUE, LE DANGER, LES LIMITES NE SONT QUE CELLES DES AUTRES, LUI NE S’EN FIXE PAS. PAS PLUS HIER QUE DEMAIN

Au départ, il y va seul avec ses disques, puis il fait venir toute la scène française de l’époque. Manu, des Prozak, sera le premier. Dans une ancienne salle de concert mythique de Sarajevo qui a vu passer les Rolling Stones quelques années plus tôt, malgré les stigmates encore visibles de la guerre, 800 personnes viennent danser à la première soirée Grill. Privés de musiques nouvelles, les jeunes de Sarajevo découvrent l’electro d’un coup. L’ambiance est folle et libératrice. Bien que les soirées marchent bien, la légèreté y règne : chacun amène ses boissons et les entrées ne sont pas toujours payantes. Les comptes sont rapidement dans le rouge. L’organisation est compliquée, avec une administration en vrac dans un pays occupé pendant 5 ans. Un attaché culturel de l’Ambassade de France que Shandor a contacté soutient le projet et paye les frais des artistes français. Falcon, PP Bradock, Troubleman (Fudge et Bruno Banner), Gilbert, Buffalo Bunch, et bientôt toute la French Touch 1.0 vient jouer aux soirées Grill. L’événement prend de l’ampleur, et après une dizaine de soirées, quelques « amis » locaux et bien balèzes qu’il ne connaissait pas se présentent à lui et lui demandent de participer financièrement à leur projet de reconstruction personnelle. Faute de quoi ils pourraient rendre visite à sa belle famille qui vit encore dans la région. Patrick décide alors d’arrêter les soirées malgré l’insistance de l’Ambassade. De retour à Paris, David Guetta, alors directeur artistique des Bains Douches, lui donne un jeudi par mois. Les soirées Grill continuent à Paris. Mais Shandor n’est pas du genre à aimer les endroits feutrés. James, un de ses potes gitans qui vit au bord du Canal Saint-Denis à Aubervilliers, a un grand hangar. Pour l’anniversaire d’un ami, Shandor lui propose un deal : « tu vends des bières, on s’occupe de la musique et tu nous garantis la paix avec le quartier et les boissons à l’œil. » L’endroit est loin de tout, on peut y faire du bruit. C’est le début du téléphone portable, et le message circule vite par SMS. A minuit le bar est vide, et James avec des voisins réquisitionnés fait le tour de toutes les épiceries d’Aubervilliers pour garder le bar ouvert. La nuit est un succès et d’autres suivront pendant deux étés jusqu’en 2000, où la tempête du siècle rasera le hangar. Les soirées Grill continueront de club en club sur toute la planète pendant plus de 10 ans en parallèle du label et de ses sorties, sans jamais repasser par Sarajevo, et où Shandor lui-même ne retournera que vingt ans que plus tard, à vélo.

C’est un peu sa nature de sauvageon et son besoin de solitude qui le poussent à monter sur un vélo. Les souvenirs d’enfance, dans les montagnes au milieu de nulle part, à voir depuis la fenêtre arrière de la voiture familiale des cyclistes solitaires aux lourdes sacoches, sont restés imprimés en lui et ont toujours été source de fantasmes. Des deux roues d’acier des platines il passe aux deux roues de carbone du vélo, les activités de DJ ou de cycliste en solitaire ayant en commun un enfermement dans le mouvement : on est seul face à la foule qui danse ou au face paysage qui défile. Comme dans l’organisation de soirées, Shandor aime l’extrême. Il participe à la Transcontinental Race, un événement hors du commun. Loin des paillettes et des flashs du Tour de France. Elle relie la Belgique à Istanbul. Les participants doivent arriver le plus rapidement possible à destination en déterminant eux-mêmes leurs itinéraires. Seuls, sans aucune assistance et avec une limite de temps. Les chemins et les routes passent dans des pays où la pratique du vélo, comme celle des musiques électronique vingt ans plus tôt n’est pas très connue et peu respectée des locaux. En Bosnie c’est quasiment un jeu pour les automobilistes de frôler les grimpeurs pour les faire tomber. « Quand tu prends la route, l’organisation de la course fait signer une décharge aux participants. En cas de pépin tu te démerdes». Lors de la dernière course, il a traversé la France, la Suisse, la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Macédoine pour arriver en Turquie. Quand il roule, le son du vent, les bruits qui l’entourent font la BO du voyage. Il raconte sur son site la course au jour le jour avec ses plaisirs et ses douleurs. Shandor aime le risque, le danger, les limites ne sont que celles des autres, lui ne s’en fixe pas. Pas plus hier que demain. Le bistrot se vide, les habitués repartent au boulot. Jeanine nous propose son clafoutis dont nous lui dirons des nouvelles. Il est temps pour moi d’engloutir mon café et d’aller récupérer mon vélo à l’atelier. Je remonte sur mon destrier des images plein la tête et me colle sur les oreilles une des slashtapes de Chef. Je roule vers d’autres aventures, porté par un de ces héros solitaires qui font les choses par passion et sans raison.

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