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EXTRAIT DU ROADIE N°3 - 2013
TEXTE : MARC JAVOINE
PHOTO : UNFLOODBKMUSIC

Imaginez : vous vous appelez Mathieu, mais tout le monde vous surnomme Manak. Vous n’avez pas 30 ans, vous êtes basé à Clermont-Ferrand mais passez votre temps sur la route. Vous faites 50 000 km par an : vous êtes gérant d’une société de location de véhicules utilitaires spécialisés dans les tournées d’artistes. Vous êtes toujours vêtu de noir, vous portez constamment une casquette et une grosse barbe. Vous traînez avec un mec à la chevelure de Slash, à qui on aurait viré le chapeau pour faute de goût. Vous êtes bassiste-chanteur – inspiré par Lemmy Kilmister – et vous jouez dans Sofy Major, groupe français de metal, genre trio ultra-puissant, connu et respecté par ses pairs pour son intégrité, la qualité de ses compositions, et l’épaisseur de son spectre sonore. Parce que le public y est plus réceptif, et que cette culture musicale y est plus répandue, vous vendez plus de disques et tournez principalement dans les pays de l’est et scandinaves. Vous avez l’habitude de partir pendant plusieurs semaines à 5 ou 6, entassés dans un van gavé de matériel, de dormir assis la tête posée sur l’épaule toujours graisseuse de votre partenaire de scène, traversant la nuit et les steppes pour rejoindre le prochain squat de punks à chien où vous donnerez à nouveau le meilleur de vous-même, performance physique et bruitiste, récompensée seulement de quelques litres de bières, de vodka et d’essence. Juste de quoi repartir. Votre choix d’une vie rock’n’roll anti-conformiste passée sur la route ne vous permet pas d’exercer une activité normale.Votre guitariste, roadie-intermittent, pousse des caisses pour des spectacles de variétés et des comédies musicales, pendant que votre batteur au RSA répète Inlassablement avec son nouveau groupe de crust dans l’espace auto-géré du coin. Vous savez que même dans le meilleur des cas, en signant sur un gros label connu et identifié, votre musique a de grandes chances de rester confidentielle, que vous n’en vivrez jamais vraiment. Vous savez qu’entre l’enregistrement, la commercialisation, la promotion d’un disque et le montage d’une tournée, vous resterez dans une logique de do it yourself, où il vous faudra vous investir à 200% pour arriver à donner au projet une existence visible. Vous avez déjà derrière vous l’expérience de quelques disques. Vous souhaitez mettre la barre plus haut, et vous économisez plusieurs milliers d’euros pour aller produire votre prochain disque à Brooklyn, au studio Translator Audio d’Andrew Schneider, qui a déjà bossé avec vos idoles : Unsane, Converge, Cave In, Pelican, … pour des labels comme Ipecac, Hydrahead, Alternative Tentacles, Amphetamine Reptile, … bref, des références dans le style. Vous réservez le studio, vous en profitez pour programmer dans la foulée une tournée de 3 semaines dans l’est des Etats-Unis, de New-York à Chattanooga, en passant par Atlanta. Vous bookez vos billets d’avion. Lorsque vous arrivez à New-York, Sandy, onde tropicale née dans la mer des Caraïbes quelques jours plus tôt est déjà devenue « Frankenstorm », un ouragan de 3e catégorie, qui n’est plus qu’à un millier de kilomètres à peine de la côte Est américaine.

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Manak raconte : « Nous n’avions pas obtenu de visa de travail. Pour éviter de nous faire choper à la douane et de nous faire expulser dès notre arrivée, nous sommes partis sans instruments, dans des avions séparés, avec des visas de touriste. Je suis arrivé à Brooklyn le jeudi 25 octobre, un jour avant les deux autres. J’avais loué un appartement pourri à Broadway Junction sur Airbnb. Aucun taxi dans Manhattan ne voulait m’amener là bas.
Je débarque finalement dans un vieil immeuble dégueulasse, avec un manager haïtien qui n’était pas le mec que j’avais contacté. Bonne blague, ll m’apprend qu’il nous a réservé la suite présidentielle, et que ça va me coûter quelques dizaines de dollars de plus par nuit.
Il y avait des cafards partout, des bouteilles de Brandy dorées accrochées au mur en guise de déco. Un rideau séparait la partie que j’occupai de celle de mon hôte. Toute la nuit, le mec matait du porno en gémissant. Relou. Le lendemain, j’appelais Schneider pour savoir s’il était possible d’aller dormir dans le studio. C’était prévu qu’on y passe quelques nuits, puisqu’on avait pas assez de thunes pour se payer l’hôtel. Je me suis donc barré, et mes compères sont arrivés. Nous avons passé deux jours à nous promener, et à acheter du matos, des pédales d’effet, des cordes. Je m’étais aussi envoyé des colis de merchandising qu’il fallait que je récupère. J’avais regardé un peu les amplis du studio : il n’y avait que du super matos vintage. Nous étions trop contents de pouvoir jouer et enregistrer là-dessus. Le samedi, Andrew nous prévient qu’un ouragan est en train d’arriver. Il nous rassure : « l’an dernier Irène nous a épargné et s’est dissipé 24H avant d’arriver sur les côtes : peu de chances que Sandy vienne vraiment jusqu’à nous. » Le dimanche, on commence le set up des drums. Ça sonne super bien. Le soir, Andrew nous dit que si nous sommes flippés, nous pouvons venir dormir chez Julie (chanteuse de Made Out of Babies, sa petite amie NDLR) et lui pour la nuit. La soirée se passe super bien, on discute, on boit des bières. » Translator Audio est situé à proximité du Canal de Gowanus. A l’ouest de Prospect Park, ce canal en zone classée inondable, est l’un des sites les plus pollués des Etats-Unis. C’est un vrai dépotoir industriel, poubelle de métaux lourds, de résidus de tannage, etc… Lors de simples épisodes orageux, les rues sont déjà immergées au moins pendant une heure. Les égouts se remplissent, se bouchent. L’eau ne peut s’écouler nulle part. Le lundi matin, le niveau du canal était monté, débordait et se déversait dans les ateliers, magasins, entrepôts et maisons alentour, y déposant une couche de matière visqueuse et marron : la merde et l’eau avaient déjà commencé à infiltrer les locaux. Le site contient 2 studios, 17 locaux de répétitions. 35 groupes de Brooklyn répètent dans le complexe. Tout le monde arrive pour filer un coup de main. Manak décrit cette journée de galère, passée à protéger le matériel : « Quand on a eu fini d’écoper, on a tous cherché à surélever le matos, les amplis, etc. à au moins un mètre de haut. On a bâché les tables, les préamp, les ordis, la control room, tous les micros. Vers 18H, alors qu’on se casse, on voit le niveau du canal, de l’autre côté du parking, qui continue à monter, monter… À peine le temps de mettre les derniers sacs de sable, et vraiment l’eau arrivait sur nous. On a pris le van de Mike, l’associé d’Andrew. C’était hyper dangereux, avec un vent terrible, les câbles qui volaient, les arbres qui tombaient. Nous avions passé la journée à nettoyer, alors que l’ouragan arrivait dans la nuit. Le pire restait à venir. Nous sommes retournés dormir chez Andrew et Julie. On matait les news en direct sur des dizaines de chaînes à la con. Pendant la soirée, un pote d’Andrew lui fait passer une photo, où on voyait que l’eau était déjà montée à plus d’un mètre cinquante. »
Le lendemain matin, nos valeureux héros retournent au studio, après une nuit d’apocalypse : bourrasques dévastatrices, rues désertes, un ville plongée à moitié dans l’obscurité. Le sol du parking est jonché de débris de matériel. L’énorme porte en acier, un rideau de fer monstrueux, est complètement défoncé. Une grosse poubelle américaine de 2m sur 2 était échouée dans le hall. La pression de l’eau avait littéralement fait exploser toutes les portes. Tout avait été inondé par au moins deux mètres d’eau. Les propriétaires du studio, les groupes, tous arrivent les uns après les autres sur les lieux du carnage, pour s’apercevoir et comprendre qu’ils avaient tout perdu. Manak explique que le climat est pesant, et que le désarroi s’empare des New-Yorkais : « Nous avions vraiment l’intention de les aider, mais tout le monde était un peu abasourdi, sous le choc, dans l’incapacité formelle d’envisager quelque action que ce soit. Le mercredi, nous observons les mecs en train de rincer au jet d’eau les tranches de console, les préamp, sans vraiment savoir quoi faire pour leur rendre service ou s’associer à leur peine. Puis, égoïstement, nous nous demandions ce qu’il allait se passer pour nous. Nous étions loin de penser que nous finirions par enregistrer notre album quelques jours plus tard, étant donné la mesure du désastre. »

Mercredi 31 octobre : Depuis le week-end, les ordures s’accumulent dans les rues, de Manhattan à Brooklyn. Les éboueurs ont été affectés au nettoyage des sites inondés par la tempête. Personne ne ramasse les sacs. Mais New York est habituée à ces piles de détritus, posées à même le sol en attendant d’être ramassées. Dave Curran, bassiste d’Unsane et de Pigs, bon pote d’Andrew, revient d’une virée de 50 dates avec les Melvins. Catastrophé, au milieu du chaos, il constate les dégâts. Découvrant la précarité de la situation des membres de Sofy Major, il propose de leur payer une nuit d’hôtel avec les points Holiday Inn cumulés pendant sa tournée. Avec Dave, Manak récupère les rares trucs sauvés de la noyade, et leurs bagages perso, trempés, puis ramène tout à l’hôtel. Andrew lui annonce finalement que malgré les circonstances difficiles, il allait tout faire pour maintenir l’enregistrement. Mais le groupe français n’a plus de logement à New-York, et autonome, dans l’adversité, tâche de se débrouiller par ses propres moyens : « On réalisait bien que les propriétaires du studio venaient de perdre 20 ans de leurs vies, et qu’ils avaient autre chose à gérer que l’enregistrement d’un groupe de froggies. On a commencé à clochardiser dans Brooklyn.
Tous les soirs on allait dormir dans un lieu différent. John Lamacchia, de Candiria, nous a hébergé, nous a fait a bouffer, offert à picoler. Tout le monde était hypersolidaire. On a zoné à Greenpoint, à Coney Island, dans le Queens. Plus d’électricité, plus de transports en commun, les métros avaient été inondés, les stations-essence étaient prises d’assaut, certains shops vandalisés, tous les clodos étaient morts noyés. Brooklyn, zone sinistrée, sentait le parfum de la guerre civile. Il fallait qu’on se trimballe nos bagages de 25 kilos sur des miles et des miles, sans savoir vraiment où nous allions. Les soirs à 18 ou 19H, on n’avait toujours pas de spots pour dormir. Je passais mes journées sur internet et au téléphone pour essayer de trouver des solutions. J’ai même pensé à aller à l’Alliance Française, ou l’Ambassade, tellement j’étais désespéré. » Andrew Schneider réussit à trouver un autre studio, épargné par l’ouragan, où Sofy Major vit pendant 13 jours, le temps d’enregistrer autant de morceaux : « Les matins, on faisait les set-up avec Dave, pendant qu’Andrew s’occupait de Translator Audio, mobilisait la presse, organisait des donations. Puis, il nous rejoignait en début d’après-midi pour faire les prises. » Une fois le nouvel album Idolize en boîte, le groupe s’apprête à prendre la route pour trois semaines de tournée, en deux phases : rejoindre le Tennessee avec le groupe Uncle Touchy, en passant par New Brunswick, Boston, etc… Malheureusement, Uncle Touchy annule ses concerts. Sofy Major est donc coincé à New-York. Par un heureux hasard, Manak rencontre le contre-bassiste straightedge Joshua Lozano, qui accepte avec ses différents groupes (Fashion Week, Jarboe, Man’s Gin), de jouer les remplaçants. Reste à trouver un moyen de locomotion : « le seul véhicule qu’on a déniché, c’est un 4×4 SUV, qui nous a amené du New-Jersey au Tennessee. Tu pouvais changer les lumières d’ambiance dans la caisse en écoutant Jay Z. C’était horrible. L’essence même de la tournée quand tu es un groupe punk : la route, la malbouffe, les cuites, le manque de sommeil, la route. Mais là, ça faisait très longtemps que je n’avais pas tourné dans des conditions aussi pourries » raconte Manak. A Knoxville, les clermontois rejoignent finalement leurs nouveaux compagnons de route, Uncle Touchy, dont les membres vraiment débiles et attachants sont parfaitement tricards dans tout le Tennessee. Manak se souvient : « Alors que ça faisait 3H qu’on les attendait de nuit, avec tout le matos, au milieu du parking désert d’un supermarché, les mecs débarquent avec un camion complètement déglingué. La porte arrière ne ferme plus, elle est maintenue par une énorme chaîne. Pendant sept jours de tournée avec eux, on a notamment fêté Thanksgiving ensemble, c’était plutôt cool. » A Asheville, Caroline du Nord, Sofy Major rejoint Biipiigwan, groupe de sludge venu d’Ottawa, Canada, avec qui ils feront 12 shows, remontant par Richmond, Washington, Phildalephie, jusqu’à revenir à Brooklyn pour une ultime représentation : On était très contents de revoir tous nos potes de Translator Audio. Plein de musiciens de la scène metal/hardcore New-Yorkaise étaient là, c’était vraiment cool : un mec de Cave In, le batteur de Today Is The Day – tout bourré – Josh de Fashion Week, etc… Mais c’était maintenant l’heure de rentrer en France. Comme pour le départ, j’avais différé mon retour, et je partais un jour plus tard que le reste du groupe. Premier lundi de décembre : j’ai passé ma dernière journée avec Josh.
Pour la première fois depuis le début du trip, j’étais un simple touriste. On a tapé les disquaires, on a bouffé un peu. Le soir, nous sommes allé au bowling avec tous les mecs du studio. J’ai dormi quelques heures comme un crevard dans le local de répètes d’un groupe.
Le lendemain, j’enchaînais aux Transmusicales de Rennes, avec une énorme crève. Sur le parvis du Liberté, je n’en menais pas large. »

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