Partager cet article

TEXTE : BENOIT PERGENT
PHOTOS : GUILLAUME TROUVÉ ASSISTÉ D'ARTHUR WOLLENWEBER

_MG_1322

« Si on avait su on vous aurait apporté des galettes ! »
En arrivant dans les loges, c’est la maman de Sônge qui m’accueille, le sourire aux lèvres quand j’annonce que j’ai envie de parler de Bretagne, la terre natale d’Océane Belle, qui a grandi dans le Finistère, à Quimper, l’autre bout d’un monde, avouons-le, aux antipodes des lieux où l’on aurait rêvé découvrir la nouvelle vague du RnB français.
J’ai écrit à Sônge pour la première fois en Octobre 2016, quelques secondes après avoir vu et entendu « Color Blind » sa deuxième rêverie multicolore, pour lui proposer de participer à un concert que je co-organisais, à Paris. Elle m’a répondu qu’elle aurait adoré, mais qu’elle était programmée le même soir à Lorient. Il fallait donc attendre les Transmusicales, et se résoudre à visiter les terres bretonnes, puis profiter de sa venue au Silencio dans la capitale pour toucher cette musique du regard. Je rencontre finalement Océane aux Bains et ce n’est pas de « nouvelle vague » dont nous parlons, mais de fest-noz, de kouign amann, d’onirisme et de synesthésie.

La Bretagne est une toile musicale unique en France, tissée par un réseau de festivals, de pépinières, et portée par une tradition de la promotion des scènes actuelles et folkloriques. Au collège, Océane profite du fait que sa région soit aussi une « grande terre de reggae et de dub » pour squatter les festivals, leurs parkings et leurs campings, avec ses percussions. Dans la foulée, elle donne son premier concert à Kerfeunteun au sein d’un ensemble de percussions africaines : « Rien de très hype » s’amuse-t-elle. La foule entassée dans les Bains, invitée par les Inrocks pour commander des mojitos en tweetant « j’y étais », correspond sans doute mieux à ce qualificatif. On est loin des trente personnes « en comptant la famille et les amis » de la MJC de la banlieue de Quimper, mais Sônge remplit très vite la salle mosaïquée d’une nappe électronique chaleureuse. Et sa maman, qui se faufile de la régie à la scène pour s’assurer que tout est là, rappelle que l’on est toujours en famille. La force qui se dégage de Sônge, vient évidemment de ces racines bretonnes : « franchement, si je n’avais pas eu deux salles (le Novomax à Quimper et le Run ar Puñs à Châteaulin) pour me soutenir, je ne sais pas comment les choses auraient pu se passer. » Bien plus que des résidences où faire ses gammes, c’est une « famille » qui se construit autour de la jeune musicienne, et qui l’accompagne vers les plus grandes scènes régionales et nationales. « Les gens te portent et t’encouragent : Hé, c’est la fille de chez nous !, alors qu’à Paris, tu es anonyme, tout le monde s’en fiche. » Et pourtant, Sônge est en passe de faire retenir son nom.

« CE N’EST PAS DE « NOUVELLE VAGUE » DONT NOUS PARLONS, MAIS DE FEST-NOZ, DE KOUIGN AMANN, D’ONIRISME ET DE SYNESTHÉSIE »

_MG_1286

Cette puissante sérénité qui émane déjà des lives de Sônge provient d’une autre source, d’un pilier qui l’a accompagnée dans ses premiers pas, et qui, depuis mon arrivée lui passe le fer à onduler dans les cheveux : sa maman. Directrice d’un centre équestre, elle accompagnait déjà Océane dans ses compétitions d’endurance, longues et solitaires. « Pour monter dix heures à cheval, il faut avoir une équipe solide ». La douceur et la gentillesse de Sônge n’ont d’égales que cette force et cette sérénité, insufflées par sa mère. Depuis celle-ci est devenue bien plus qu’un tuteur aux rêveries, elle est une manageuse, une attachée de presse, une directrice d’administration : « ce n’est pas du tout mon métier, mais être de son côté, être cette puissance sur qui on peut compter, ça je sais faire. Alors si je peux lui offrir ça… Et puis en même temps, elle m’invite aux Bains ! » Elles rient toutes les deux, tout en apportant les dernières boucles à la coiffure d’Océane, qui monte sur scène dans quelques heures. Elles ont voyagé ensemble en Allemagne et en Belgique pour les premiers concerts, et, même si c’est la première fois que Sônge enchaîne deux dates de suite (le lendemain, à Rennes, où la sortie de son E.P était célébrée), cette hyper-complicité entre la mère et la fille a voyagé, et parcouru ces salles, ces publics, à mesure que la musicienne grandissait. Évidemment nerveuse, la fille paraît calme et rassurée, adoucie par cette manageuse hors-norme. Tout à l’air simple et tranquille. Comme un rêve, que Sônge, une fois sur scène nous raconte en couleurs chorégraphiées et mises en musique.
En réalité, Océane a déjà fait une tournée, dès son arrivée à Paris, et sa mère la décrit comme une épreuve initiatique: « Aujourd’hui quand il y a des dates un peu difficiles, on se dit que c’est rien à côté de la tournée des parcs ! » Océane, qui n’était pas encore devenue Sônge, s’était programmée une tournée des kiosques à musique, que la ville de Paris mettait à la disposition des jeunes artistes. « Ça avait l’air fabuleux ! » Mais la sono marchait mal, Océane était seule, portant tout son matériel souvent défectueux jusque dans des squares où personne n’était là pour l’écouter. « C’était atroce, trop la déprime. Mais ça m’a entrainé ». Le live que propose Sônge et qui enveloppe tous les espaces, du Silencio au hangar des Transmusicales, impressionne par son amplitude sensorielle, et par l’aboutissement de sa réalisation. Seule, sur scène, habitée par les sensations qu’elle transmet, Océane passe de la MPC au likembé, du triphop envouté à une electro-pop percutante. Comme tout rêve, le live de Sônge est un récit fragile, solitaire et précieux. Chaque mouvement, chaque regard et chaque note sont comme des pas feutrés d’une âme ultra-sensible vers une révélation qui devient affirmation de toute-puissance. Les sourires et les souvenirs partagés dans les loges par Océane, et cette prestance scénique se superposent dans mon esprit, et la grande maturité du live dont on a pu pleinement profiter au Silencio m’impressionne toujours autant.

Pour devenir Sônge, Océane a pu s’appuyer sur un autre pilier considérable qui a su la porter jusqu’à cette belle maturité. En rejoignant la capitale pour étudier au Conservatoire, elle va répéter au FGO Barbara, où elle rencontre Sayem, compositeur et producteur prolifique qui la prend immédiatement sous son aile : « J’arrive à Paris, je ne connais personne et je ne maitrise que trois, quatre accords, et la première personne que je rencontre, c’est lui ! » Océane a l’impression de sortir de son œuf au moment où sa trajectoire musicale est redessinée par celui qui est aujourd’hui son manager. Sa mère-poule aux yeux d’or sourit. À ce moment une tête nouvelle passe par la porte de la loge, un sourire de grand frère aux lunettes carrées. « Ah ! je me disais bien qu’il allait se pointer, celui-là ! », s’amuse la mère. Sayem entre dans la pièce en distribuant des embrassades et des blagues chaleureuses. J’imagine la rencontre au FGO Barbara quelques années plutôt, avec ce mentor méticuleux, attentif et passionné. Le rôle de Sayem étant d’orienter les jeunes pousses vers les bons parrains et marraines, il dirige Océane vers lui-même, sentant une sensibilité rare associée aux prémices d’envies électroniques peu ordinaires : « J’étais chargé des musiques électroniques et des projets un peu « spé ». On m’a embauché pour sortir des conventions et être un peu barré. Du coup oui, on s’est plutôt bien rencontrés. » Pour lui le premier danger de cette rencontre aurait été de « sayémiser » Sônge, et de tracer un chemin à suivre, d’appliquer une recette qu’ « Océ » aurait appliqué. Au contraire, Sayem a su d’abord écouter, puis proposer et orienter, en prenant le temps : « Comme tout jeune artiste, elle était pressée de vite sortir des choses.

« DEPUIS LA MJC DE KERFEUNTEUN, LE PETIT BOUT DE CHEMIN EST BIEN TRACÉ »

20170216 - Film02 003

Je lui ai dit d’attendre, et que son riche univers avait besoin de temps. » Sayem se méfie des producteurs qui arrivent « trop tôt » dans un projet, car les jeunes musiciens sont « comme des éponges », perméables et influençables, et préfère offrir aux « inadapté-e-s » les meilleurs moyens de s’exprimer. Ensemble ils travaillent sur un premier morceau, et explorent la palette de couleurs d’Océane, en l’enrichissant des instruments et du savoir-faire dont dispose Sayem. Il s’agissait surtout de « ne pas gommer la rêverie », mais de faire éclater les lueurs d’une pépite, toujours un peu brute.
Aujourd’hui, lorsqu’à mon tour je découvre Sônge, après ces trois années de collaboration, je suis saisi par cette maturité. Cette puissance onirique ne vient pas de nulle-part : « ce que les gens appellent la chance, j’appelle ça le temps, conclut Sayem. Et si les choses mettent du temps à se mettre en place, et bien tu prends le temps qu’il faut. » Sônge reconnaît tout de même la chance d’avoir été accueillie par Sayem au FGO Barbara. Elle a finalement trouvé, avec ce lieu à part dans l’industrie musicale parisienne, cette même attention qu’en Bretagne. Choyée, et bien accompagnée depuis ses débuts, Océane a su par son talent, sa patience et un travail acharné, aligner ces étoiles qui la mène sur la route de nos festivals. Le morceau « Now », sorti en novembre 2015, a été composé deux ans auparavant, et semble sortir tout droit de l’avenir radieux d’une musicienne aussi fragile que puissante. Dans « I come from pain » issu de son premier EP dévoilé le 20 janvier 2017, Sônge nous assure avec sérénité : « matter of time, someday you’ll find your way ». Depuis la MJC de Kerfeunteun, le petit bout de chemin est bien tracé.

Site

Vidéo